Se Former à L’Espérance
Jeanne-Marie Rugira
l’université du Québec à Rimouski, Québec
INTRODUCTION
Cet
article relate l’expérience de vie, de formation et de
recherche d’une femme d’origine rwandaise. Psychopédagogue
de formation, elle a œuvrée dans son pays d’origine,
au début de sa vie professionnelle dans le secteur de
l’éducation permanente comme formatrice et accompagnatrice
des mouvements de femmes engagées dans les projets de
formation et d’émancipation. Elle a également travaillé dans
le secteur de la formation initiale et continue des maîtres
comme responsable pédagogique. Depuis plus de dix ans,
elle est installée au Québec, où elle enseigne au département
des sciences humaines, dans les programmes de premier
et de deuxième cycles en psychosociologie de l’Université du
Québec à Rimouski. Docteure en sciences de l’Éducation,
elle a fait sa thèse de doctorat sur la souffrance
comme expérience de Trans-Formation.
En
recherche, elle s’intéresse à l’utilisation des histoires
de vie en formation, en recherche et en intervention
psychosociale, ainsi qu’aux approches somatique de l’accompagnement
de la souffrance humaine. Elle interroge particulièrement
son expérience de vie ainsi que ses propres pratiques
de formation pour tenter de dégager les voies d’auto-formation,
les défis majeurs de la co-formation et de la trans-formation.
Elle est membre du réseau Québécois pour la pratique
des histoires de vie en formation, en recherche et en
intervention et de l’Association internationale en approche
somatique de l’accompagnement.
L’auteure de cette article a été plongé dans l’expérience
intenable du génocide rwandais, juste au moment où elle
venait de commencer ses études doctorales en sciences
de l’éducation sous la Direction du professeur Jacques
Daignault. Convaincu de l’importance d’oser pénétrer
phénoménologiquement l’expérience humaine pour pouvoir
en produire de la connaissance, le professeur Daignault
l’a alors encourager à s’engager dans un processus de
recherche-formation de type autobiographique non seulement
pour survivre, mais aussi pour se former et pour produire
de la connaissance. Le texte qui suit fait état de cette
expérience humaine et intellectuelle.
1.1 ENTRE
LA CRISE ET L’ÉCRIT : LE CRI
Tout être qui a vécu l’aventure humaine
est moi.
—Marguerite Yourcenar
L’exercice autobiographique
constituait pour moi, à cette époque, la seule chance
de demeurer là, vigilante, complètement présente à ce
qui m’arrivait. Cela impliquait, pour moi, une tentative
plutôt périlleuse d’habiter ce présent qui devenait jour
après jour invivable, de plus en plus inhabitable.
Je faisais alors des allers-retours
dans le temps, entre un futur incertain et un passé perdu.
Ainsi, tel un cordon ombilical qui me maintenait en lien
avec un léger filet de vie à peine perceptible, aussi
bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de moi, ce projet
autobiographique était la seule occupation qui pouvait
encore avoir du sens à mes yeux. Je décidai donc de m’y
réfugier, comme sur une terre d’asile. Cette détermination
m’a conduite dans un voyage à la rencontre de moi, de
celle que je fus, de celle que je m’imaginais être et
qui s’évaporait chaque jour davantage, mais surtout un
voyage vers cet autre ou encore ces autres en moi qui
advenaient.
Ce projet devenait ainsi,
pour moi, un projet de rencontre, non seulement avec
moi, mais aussi et surtout avec les autres. Issu de ma
crise, ce projet autobiographique pouvait constituer
pour moi, m’avait-on dit, à la fois une tentative et
une chance de reconstruire des représentations de ma
vie, de moi-même, de mon histoire et du monde. Le travail autobiographique consiste donc à la
fois en un travail de mémoire, de lecture, d’écriture,
de parole et d’écoute. Autant de moyens susceptibles
d’ouvrir le dialogue. Ouvrir le dialogue, comme le dirait
Morin (1969), c’est ouvrir «la dialectique de l’extrême
proche et de l’extrême lointain» et ainsi créer des espaces
d’accueil, aussi bien au semblable qu’à l’étranger; c’est
aussi s’engager (274) dans un dialogue, c’est prendre
le risque de «…dialoguer avec l’inconnu jusqu’à ce qu’on
se sente semblable à lui et dialoguer avec le semblable
jusqu’à ce que l’on se sente inconnu à soi [...] D’où pourrait
naître la prise de conscience de soi, la compréhension
d’autrui, ainsi qu’une ‘éthique des moments de vérité.’»
Cela pourrait instaurer dans
la vie quotidienne des possibilités de créer des situations
où s’authentifie l’existence. S’occuper de l’histoire
de sa vie consisterait, ainsi, à créer des lieux de rencontres
où les crises peuvent s’exprimer en cris.
Le cri représente ici l’expression
d’une extrême douleur, de l’éclatement du « moi »,
mais surtout d’un immense espoir en la présence d’un
certain Autre qui pourrait se laisser toucher, accueillir
ce cri ou, à défaut, autoriser le début d’un balbutiement,
pour enfin les transformer en mots afin que naisse le
dialogue. Le dialogue incarne alors ce lieu par excellence
de l’émergence du sens et du sujet.
1.1.1 De
la souffrance à la crise
Je
marche, j’écoute ces cris en moi, ma tête éclate. Mais
je vis. Je suis redevenu un homme double présent au monde
et mort en moi.
—Martin
Gray
JE
est d’autres.
—Claude
Simon
Le concept de souffrance,
tel qu’utilisé dans le cadre de ce travail, ne peut se
réduire à la simple douleur (objet des sciences de la
nature) ou à l’angoisse (objet de la psychothérapie),
si violentes soient-elles. Il est plutôt de l’ordre de
ce que Simone Weil appelle le malheur. D’après Simone Weil (1966) :
Il n’y a vraiment malheur que si l’événement qui a
saisi une vie et l’a déracinée, l’atteint directement
ou indirectement dans toutes ses parties sociales, psychologiques
et physiques. Le facteur social est essentiel. Il n’y
a pas vraiment malheur, là où il n’y a pas sous une forme
quelconque de déchéance sociale ou appréhension d’une
telle déchéance.
La souffrance consiste donc en une expérience subjective, inévitable à la
condition humaine, associée à des événements qui menacent
l’intégrité de la personne. Elle est vécue comme une
rupture à l’intérieur du sujet qui est atteint dans toute
sa globalité, psychosomatique, socioculturelle et spirituelle. À son
plus haut niveau elle s’avère très destructrice.
Plus que fait temporel et
passage, la souffrance introduit dans nos vies des changements
subits et décisifs qui sont producteurs de crise. Le dictionnaire Robert la définit comme «une période décisive et périlleuse
de l’existence.» Ce
qui importe ici n’est pas tant ce qui a marqué une vie,
mais bel est bien le fait que cette vie ait été marquée
du sceau du changement et que le sujet de cette vie devra
réapprendre à transiger avec sa vie. Il se retrouve alors
en crise existentielle.
Si j’ose affirmer que le projet
autobiographique prend racine dans une crise existentielle,
je ne m’abrite sous aucune autre autorité que celle de
mon expérience, celle de ma propre rencontre avec l’approche
biographique, lors de ma traversée du désert. Déconnectée
de mon astre ou, plutôt, de mon être, je me suis tournée
vers l’approche biographique comme on s’accroche à une
bouée de sauvetage. Je suis désormais à la recherche
d’un projet de reconstruction de moi-même, de mon histoire
et de son sens.
Pour tenter de comprendre
ce qui se trame dans une telle crise, ainsi que ce qui
me happe dans l’approche biographique, j’aimerais suivre
pas à pas Denis Vasse (1983) dans son analyse de la souffrance
humaine. Selon Vasse (1983, 37), «[l]a souffrance n’évoque
plus seulement le dysfonctionnement physiologique ou
psychique, une image abîmée ou déchirée, mais aussi les
ruptures d’une histoire; le surgissement d’un sujet dans
le temps.»
La souffrance nous fait douter
de nous-mêmes, elle rend le moi suspect, dans la mesure où elle révèle qu’il est changeant.
Elle frappe nos connaissances, nos modes de fonctionnement
et nos rapports au monde du sceau de l’erreur ou, du
moins, de l’incertitude. Dans une telle position, nous
sommes appelés à nous ouvrir à l’émergence d’une vérité qui
en appelle à la suspension de nos pris pour acquis, de
notre savoir et de la compréhension immédiate. La souffrance
nous plonge donc dans l’insu, dans une véritable crise
aussi bien existentielle qu’épistémologique.
L’espace dans lequel la cohérence
des réalités des images, dans lesquelles nous sommes
représentés et dans lesquelles nous nous représentons
le monde, est complètement ébranlé et fissuré. La souffrance
nous installe dans une nostalgie réitérée de ce qui est
perdu. Souffrir se confond alors avec le sentiment entretenu
de la perte, dans le regret stérile d’un passé qui devrait être
retrouvé pour satisfaire au sentiment d’exister (Vasse
1983, 41). C’est dans ces zones que surgit alors un besoin
urgent de créer, de créer en vue de ne pas crever, de créer d’autres manières de se représenter le monde, de se signifier à lui
et d’agir en son sein.
Ce travail de création correspond à ce
que Fisztewick (1967) cité par Moyse appelle travail
de subjectivation ou de reconnaissance. Il y a ici, comme
le disait si bien Michel Moyse (1991), un manque à reconnaître :
il faut aussi reconnaître le lieu de ce manque, le sujet de ce manque ou, encore, le manque du sujet (son absence). Voilà, non seulement
il me manque quelque chose, mais, aussi, «Je» manque de quelque chose et «Je» se manque. Moyse (1991) affirme que c’est
cette découverte et cette acceptation subjective qui
permettent à la personne de se constituer comme un autre
de celui qu’elle était auparavant.
Le succès de ce travail de
subjectivation réside dans la reconnaissance de l’irréversibilité de
ce manque et dans le renoncement à entretenir l’espoir
d’un éventuel retournement des choses. Il y a un risque à ce
niveau, celui de ne pas pouvoir faire ses deuils. Or,
la poursuite de l’histoire exige qu’on tourne la page,
pour être capable de passer à la suivante.
Dans ce processus de reconnaissance,
les autres sont des témoins qui vont apporter des éléments
et des signes de reconnaissance, comme si, après la catastrophe
qui a frappé et brouillé tous les repères, il fallait
faire appel à des témoins pour ne pas douter de soi et
de ce qui est perçu. Cependant, comme le précisera plus
loin Moyse, il est extrêmement difficile pour la personne
souffrante de verbaliser et de socialiser la difficulté même
qu’elle éprouve à réaliser le manque. D’où la nécessité d’un
passage du lieu du cri, qui tente d’identifier
la perte, au lieu du dialogue, qui ouvre sur une autre réalité, sur l’altération consentie de soi-même.
Étant donné que l’expérience
reste difficilement communicable, à ce stade, ce n’est
que par une parole donnant réalité à ce qui est perdu qu’une
autre réalité psychique pourra se constituer et, ainsi,
ouvrir à une reconnaissance de soi devenu un autre, grâce
aux autres, les témoins de ces transformations.
1.1.2 De
la présence des témoins et de la recevabilité du cri
Elle
plongea sa tête dans ses deux mains et l’émotion était
si forte qu’elle pleura bruyamment et sentit que ceux
qui l’entouraient s’éloignaient d’elle dans la crainte
de se trouver en compagnie d’une femme absurde ou, pis:
peut-être ivre. Ou pis: peut-être folle. Ou pis encore:
peut-être triste.
—Augustina
Izquierdo
Oui,
elle avait pleuré effroyablement et si bruyamment dans
les rues de Montréal que les gens tout autour, affolés
par tant de tristesse, avaient appelé le service ambulancier
de la police. [...] Ils l’avaient conduite à l’hôpital
psychiatrique le plus proche, celui-ci, et on l’avait
gardée ici, où elle trouvait la vie plus triste encore
que dehors.
—Madeleine
Gagnon Depuis ces événements désastreux,
une grande tristesse m’habitait. J’ai été projetée dans
un vide, où je ne pouvais ni vivre, ni penser, ni simplement être.
Je glissais chaque jour davantage dans un néant, où tout
ce qui tente d’émerger se désagrège instantanément. Faute
de pouvoir dire ma peine, je voulais la crier, la hurler
aussi fort que possible.
Oui, je voulais pouvoir hurler,
mais on m’avait appris dans mon autre vie qu’il fallait être
pudique et ne jamais se mettre à nu en public. La vie
m’avait donc appris à quel point un cri lâché n’importe
où et n’importe comment pouvait être irrecevable et, à ce
titre, pouvait propulser dans la mort plus vite que la
mutité. À ce moment, l’angoisse m’étouffe, il faut qu’elle
sorte: il me faudrait donc aller à l’école de l’expression
du pathos. Je le sens. Je le sais. Cette expression est
absolument indispensable à ma survie et, cela, seulement à condition
que je la réussisse.
Je vais donc à la recherche
d’une forme singulière d’expression du cri, une forme qui soit vraiment mienne. Je tente de nommer
ma douleur, de la confier à une parole afin que celle-ci
trouve un destinataire. J’essaie de la dire, tout en
la raturant, tout en sachant que je ne trouverai jamais
de mots capables de donner toute la mesure de la mort,
de l’absence, des pertes et du deuil, de cette angoisse
qui m’étouffe. Je me sens confinée dans des lieux obscurs
et inconnus et je me sens devenir autistique.
Pourtant, beaucoup d’amis
m’ont entourée, ils m’ont ouvert leurs maisons, leurs
bras, leurs cœurs et leurs oreilles. Mais moi, je suis
tellement absente. C’est comme si je n’avais plus d’yeux
pour voir toutes ces bontés. Impuissants face à l’immensité de
mon désarroi, ils ne savaient que faire et se contentaient
d’être là. Ils étaient là, ils restaient là, chacun à sa
manière. Ils voulaient tous faire quelque chose pour
moi, afin de ne pas être, à leur tour, immolés à ce même
autel où on était sacrifié. Ils voulaient faire, mais ils étaient invités à tout simplement être. Être-là. Faute de mots pour dire l’indicible, certains me
recommandaient des lectures, d’autres tentaient de m’écrire,
de me dire autrement ce qu’ils ne parvenaient pas à faire
passer dans la parole dite.
Une amie artiste, de sa fidèle
présence quasi-transparente, faisait face à ma douleur
muette avec une détermination qui témoignait de son propre pouvoir-être, tout en interpellant mon vouloir-vivre. De son silence, elle accompagnait le mien.
Faute de pouvoir me prêter des mots à mettre sur cette
souffrance étrangère et sans nom, elle y mit des formes
et des couleurs. Fondue à mon calvaire, elle me suivait
silencieusement avec ce regard qui caractérise ceux qui
ont compris quelque chose de ce grand vide dans l’âme
du monde. De ses yeux, elle m’invita à la suivre jusque
dans son atelier; sans un mot, elle m’offrit un siège
et continua son travail. Et moi, ne comprenant rien de
ce qu’elle faisait, je la regardais se déplacer, s’agiter,
s’élancer, s’accroupir et se relever comme dans une danse
sacrée. Tout à coup, la lourdeur de mon corps, happée
par toute cette pesanteur, m’invita à m’asseoir par terre.
Je m’écroulai de tout mon corps, comme dans un effondrement
de montagne.
Je me devais de quitter ce
siège si généreusement offert, car je ne pouvais point
siéger face aux désenchantements du monde auxquels ces
mouvements, ces formes et ces couleurs semblaient de
plus en plus donner vie. Elle m’avait déjà dit que «l’art était
un pur vouloir-dire, qui naît d’un manque.» Elle mettait
mes blessures à vif au fur et à mesure qu’elle faisait
des avancées, en peignant en rouge-sang sur les déchirures
de ses feuilles.
Elle me mettait ainsi en contact
avec ma propre douleur et mettait à nu mon manque. Avec
assurance et détermination, elle continua, dans un silence
sonore, à déchirer du papier, à recoller ses morceaux
et à en draper les murs, avant d’y faire couler de la
peinture rouge, à l’instar de ce sang qui coulait sur
mes mille collines natales.
Faute de mots, elle avait
réussi à me donner des images. Elle dessinait des corps, des corps sans visages. Elle dessinait des dos,
longs comme des chemins, des dos accablés, des dos courbés,
comme sous le poids de toute la misère du monde. Elle
procura ainsi, dans ce silence retentissant, une leçon
de nécessité à mon être; elle m’apprit, par ses peintures,
que je pouvais créer la vie à même mes propres déchirures,
qu’on pouvait faire œuvre de nos vies à partir de nos
propres blessures et rester, malgré tout, du côté de
la seule pulsion de vie, ne pas céder, lutter et créer
la vie, la beauté et la bonté, avec toute cette misère
et toute cette mort, et grâce à elles.
De ces présences, j’appris
le pouvoir de la parole et mon besoin quasi-absolu de
celle-ci. Je n’étais pas artiste, moi, il me fallait
trouver un moyen d’expression qui me convienne. La parole
me semblait donc être le moyen le plus accessible et
le plus réaliste pour moi et mon état d’urgence. Cependant,
ce qui manquait à celle-ci me poussait à la lecture et à l’écriture.
Je recourais donc à différentes formes d’expression,
toujours pour retrouver la parole qui devait m’élire
un interlocuteur et, ainsi, me permettre de réinventer
mon pouvoir-dire. La recherche d’un lieu, où pourrait
se vivre, se dire, s’écrire et se réfléchir ma souffrance,
m’incita à vouloir participer à un atelier d’écriture.
J’attendais beaucoup de cet atelier, je voulais qu’il
m’aide à clarifier mon rapport conflictuel à l’écriture.
J’espérais pouvoir y découvrir une forme d’expression
qui me soit propre et qui serait susceptible de rendre
mon cri recevable.
On nous invita donc à produire
des textes, à nous les échanger. À nous livrer à un exercice
de lecture collective qui devait nous permettre de critiquer
mutuellement nos textes en vue de nous aider à avancer.
Cet exercice nous força à nous
confier aux autres, à leur faire confiance, pour qu’ils
puissent soutenir notre effort et nous faire avancer.
C’est dans ce contexte que la partie de ce texte intitulée Espérance a été écrite.
Ce fut toute une expérience et je ne peux encore préciser
tout ce que j’y ai appris.
J’avais un projet. Je voulais
lâcher mon cri, je voulais surtout trouver des manières
de le lâcher qui pouvaient non seulement me convenir,
mais aussi ne pas affoler ni répugner les autres, sans
pour autant les laisser indifférents.
Alors, je me suis mise à écrire,
de tâtonnement en tâtonnement, je faisais et défaisais
des textes, plusieurs textes. J’ai tenté la voix de la
description factuelle, pour essayer de dire ce que j’avais à dire.
J’ai compris assez vite que ce n’était pas ça. Trop abstrait,
distant, quasi-superficiel, ce texte me décevait, car
il ne faisait pas ce que j’aurais aimé qu’il fasse. J’ai
essayé, donc, une fois de plus.
Je tentais, cette fois-ci,
d’écrire le pathos, d’inscrire dans le texte la douleur
de mes déchirures. Le résultat n’était pas meilleur,
il me paraissait morbide, exhibitionniste et impudique.
J’étais désespérée, je doutais de la faisabilité de ce
que je rêvais de faire ou, du moins, de ma propre compétence.
Alors, j’ai recommencé maintes fois, j’étais à la recherche
d’une voie médiane, d’un «entre» ces deux textes qui pouvait autoriser
un «entre-nous».
Je ne pouvais continuer indéfiniment. J’ai donc risqué de
soumettre au regard des autres un texte que je jugeais
inachevé. J’espérais seulement qu’il pourrait libérer
mon cri, nous ouvrir au dialogue et nous convier à penser
solidairement cette souffrance qui me tenaillait.
Un récit aux multiples voix,
illustration même de l’éclatement dans lequel je me trouvais,
me semblait constituer la forme la plus congruente pour
raconter la douleur du monde telle qu’elle peut se représenter
dans des histoires singulières. Comme le cri qui interpelle
et veut interpeller, ce texte cherchait à faire entendre
un cri, dans une forme tierce. Une forme qui tentait
de l’énoncer et de l’illustrer en appelant l’autre à participer
de ma reconstitution. Voici donc quelques extraits des
réactions qui furent adressées à ce texte…
Un texte clos, linéaire, sans interpellation, on peut le supposer, n’aurait
probablement pas suscité ce type de réaction.
* * *
*
Chère
amie,
Permets-moi
d’emprunter tes mots pour réagir d’emblée: ton texte
est «épouvantable.» Il me hante, m’habite et me chavire.
Chose certaine, au moins il me fait travailler. Tu me
mets dans tous mes états...en tout cas, au moins trois.
Je
te répondrai donc en trois mouvements par ce qui ne se
veut ni réponse ni question; trois moments distincts
dans le temps, trois états grandissants, superposés dans
l’espace.
* * *
*
Premier mouvement
Encore
une fois, tu me pousses à me demander: dans ces conditions,
pourquoi peindre, pourquoi créer ? Moi qui croyais
que dire “Je” suffisait. Je sais que l’art n’abolira
jamais le désastre de nos engins meurtriers. Je sais
aussi qu’il ne corrigera pas le monde, ces univers qui
basculent, ces enfants que l’on tue. Il ne sera jamais
le remède aux suicides et aux névroses. Il n’est même
pas une impression passagère d’espoir.
Suis-je à ce
point insouciante, pour ne trouver rien de mieux à faire
que de peindre ma souffrance à la surface du monde et
m’imaginer que cela puisse aider la tienne? Passer mon
temps à créer de l’inutile? Pour qui, pourquoi le faire?
Pourtant je me pensais relativement consciente…Mais alors,
cela ne suffit pas? Que dois-je faire?
* * *
*
Deuxième mouvement
Encore
une fois, tu me sors du monde et tu m’y replonges, tu
me reprends les mots que tu me donnes. Tu ne me donnes
pas le choix. Tu te joues de moi, tu n’as pas le droit.
Je suis en colère, tu savais que je craquerais à cet
enfant, mais tu l’as fait quand même. Tu vas me chercher
dans ce que j’ai de plus beau. On n’enlève pas un enfant
pour le redonner comme ça, impunément. Du vrai “Lapassade,” un
analyseur de conscience. Qu’est-ce que tu attends de
moi maintenant? Et puis, je déteste ce sentiment d’impuissance
que tu me donnes. Ça n’a rien d’humain et, pire, ce n’est
même pas de la fiction...et surtout pas innocent. Et
puis, tu ne me donnes nulle part dans ce texte le moyen
de ne pas être d’accord. De te trouver des failles. Ce
que tu dis est trop fort pour que je puisse m’en prendre à la
forme. Même cette distance ne m’est pas permise.
De
plus, tu sais bien qu’il m’est impossible de te suivre
sur ce chemin. Je ne peux pas incarner avec légèreté le
poids de l’espérance. Je ne peux ajuster mes pas au rythme
de ta souffrance. Je n’y étais pas et je ne comprends
pas. Ses limites sont beaucoup trop loin pour moi. L’autre
rive trop difficile à atteindre. Je suis trop différente
de toi, beaucoup trop. Je suis une artiste, je crois
aux forces intérieures. L’au-delà me fait peur. Comment
t’aider alors? Quel rôle je joue dans tout ça?
Et
puis, tu aurais pu me laisser tranquille avec mon beau
bébé, mon cher mari et ma douce insouciance. Non? Prière
de ne pas déranger…
* * *
*
Troisième mouvement
Encore
une fois, bien sûr, j’exagère. Mais, comment te dire
ce qui n’est pas dit?
Je
sais, maintenant, que ce n’est pas tout de pouvoir dire;
encore faut-il être là pour le dire! Être-là.
Nous
sommes différentes. Quand tu dis“blanc,” je dis “noir.” Cela
m’a toujours amusée. Et si le problème était là? Dans
la différence. Celle qui génère l’in/différence ou la
violence pour les plus souffrants. Moi, je ne peux qu’être
là...dans la
différence. Comme ça, pour rien, seulement être-là. Se tenir debout sans juger,
sans condamner le monde ni même la souffrance. Ne pas
en faire rédemption ou image. Ne pas lui donner raison.
Lui faire échec en étant là, sans qu’aucune raison ne
nous tienne là, ni art, ni christianisme, rien, pour
l’amour de rien. Car c’est de l’Amour dont on parle,
non? Bien sûr, nous parlons de la même chose et, seulement
pour ça, je continuerai à peindre. Car, à supposer qu’une
seule personne ait la vie sauve parce que j’y étais, ça
vaut la peine. J’aurais donc appris de l’importance de
l’inutile dans le sens du plus pur désintéressement: être
là pour l’autre et c’est tout.
* * *
*
Et puis?
D’aussi loin que nous soyons,
d’espace et de temps, de couleur et de convictions, je
reste avec toi. Puisque ton chemin m’est impossible,
je t’accompagne. Puisque je crois autrement, je pars
avec toi. Et s’il y a un sens à donner, il naîtra à l’instant
même où nous serons là. Vivrons-nous ensemble, peut-être,
cet instant à l’essence de nos mondes; un moment d’éternité ?
Laissons le poète dire le
paradigme, non pas de l’indicible, mais de ce qui parle
en toute chose.
Il dépend de celui qui passe
que je sois tombe ou trésor
que je parle ou me taise
ceci ne tient qu’à toi
ami, n’entre pas sans désir.
—Valéry
Alors
tu vois que déjà, à seulement être-là, du désir d’être-là, la vie recommence...
—Sylvie
Morais
De ce désir d’être-là ont
débuté de longues et riches conversations qui ont prolongé l’atelier
au-delà de son contexte institutionnel. Il a donné naissance à de
belles solidarités, à des amitiés solides, à une communauté éducatrice
et apprenante.
Une communauté qui se laisse
former par la souffrance de ses membres, entre autres.
Par sa capacité d’interroger cette souffrance, de la
réfléchir ensemble en vue de pouvoir la transformer.
Grâce à ce désir d’être là et
d’être ensemble, nous sommes en route. Une route aussi
sinueuse qu’elle peut être vivifiante, aussi pénible
qu’elle peut être reposante.
1.1.3 L’altérité :
pour reconnaître l’altération de ses images antérieures
Pour
ceux dont le Je est mort, on ne peut rien faire, absolument rien. Mais on
ne sait jamais si chez un être humain déterminé, le Je
est tout à fait mort, l’amour peut le ranimer, comme
une piqûre, mais seulement l’amour tout à fait pur, sans
la moindre trace de condescendance, car la moindre nuance
de mépris précipite vers la mort.
—Simone
Weil
La reconnaissance de soi comme
autre ne peut absolument pas se passer de témoins. Il
serait pertinent, ici, de nous interroger sur l’identité de
ces autres dont je m’obstine à affirmer la présence indispensable,
en leur accordant une place privilégiée. Avec Moyse (1991),
rappelons que l’expérience d’une personne ne peut en
aucun cas ne pas être au centre de sa relation avec les
autres (ses proches) et ne pas devenir en quelque sorte
contagieuse. Les expériences de changements personnels,
issues de bouleversements dramatiques, touchent aussi,
par extension, tous ceux qui sont en relation avec la
personne qui les vit. Elles se transmettent donc et se
partagent, tout en générant de multiples questions d’ordre
existentiel.
Le sujet est appelé à savoir
en quoi il a été modifié et comment va pouvoir vivre
cet autre qu’il est devenu. Les témoins de son expérience,
quant à eux, sont renvoyés à eux-mêmes, à leurs propres
histoires, à leurs propres manques plus ou moins bien
assumés, pour être capables de se mettre à l’écoute de
ceux qui ont été marqués par la vie, pour ne pas dire
par la mort. L’entourage du sujet l’aide effectivement à faire
un travail d’exploration des ruptures et des continuités
de la personne dans toute son histoire. Cet entourage
vit une expérience de passeur, si j’emprunte l’expression
de Moyse (1991), passeurs d’une quête à l’autre, d’un
passé perdu à un avenir inconnu, d’un soi altéré à un
je naissant, d’une histoire trouée à une autre à reconstruire.
Tous les passeurs sont défiés par l’insu, l’inédit; ne
pouvant s’appuyer sur aucun savoir, ils se sentent souvent
dépassés, impuissants et sont conviés à un travail de
co-création de nouvelles manières d’être-au-monde.
Le lieu de rencontre du sujet
avec ses passeurs se trouve indéniablement dans la
parole. Talonné par la disparition de ses références,
de tous ses repères, visibles ou sentis, le sujet n’existe
plus, il ne prend le risque d’exister que dans le désir
de l’autre, de celui qui, ayant entendu son cri, l’ayant écouté,
lui parle. En effet, comme le mentionne très justement
Vasse (1983, 51), «[ê]tre nommé du même nom, alors que
nous changeons d’apparence, jusqu’à douter de nous-mêmes,
fait que la parole qui nous appelle témoigne de notre
identité pour un autre.»
Si, dans l’émergence d’une
confiance renouvelée en cette parole, nous faisons l’expérience
que l’autre qui nous parle ou parle de nous ne peut ni
ne veut se tromper ou nous tromper, nous sommes assurés
d’une identité que nous n’avons plus à défendre nous-mêmes à travers
les transformations qui nous affectent. Croire qu’on
demeure le même être ne dépend que de la confiance mise
dans un autre, un vrai témoin. Croire qu’on est soi n’est-il
pas en effet l’être pour un autre?
Pour conclure, précisons que
pour transformer une expérience de souffrance en expérience
de formation, il y a au moins trois conditions qui s’alimentent
les unes des autres. Au cœur de ce processus de transformation à la
fois de soi-même, de sa situation dans le monde et de
son expérience, il y a «un sujet humain,» en souffrance, engagé dans une attitude existentielle, telle qu’elle
a été définie plus tôt dans ce travail. Ce qui veut dire
que «le sujet en souffrance» se
vit et se conçoit lui-même comme un «sujet en formation» dans les deux sens du terme. Le sujet est en formation puisqu’il est en devenir, à la manière d’un fœtus qui se forme petit à petit
dans le sein de sa mère. Il est aussi en formation dans la mesure où il est entièrement mobilisé dans une
intention de se former, une intention d’apprendre quelque chose de lui-même
au contact de sa souffrance.
Des fois, le seul désir de
survivre, de s’en sortir comme on dit, peut engager le
sujet sur la voie de la formation et de sa transformation.
Cette intention de formation, ou encore ce désir de survivre,
est elle-même issue d’une crise ressentie profondément
dans tout son être et enfin reconnue. C’est parce que
cette crise est profondément ressentie dans la globalité de
son être qu’elle crée un urgent besoin d’expression.
La crise lui révèle alors que, pour survivre, il aura à lâcher
un cri, à trouver une voie / voix pour exprimer son pathos.
Car, comme le dit si bien la sagesse populaire, «tout
ce qui ne s’exprime pas s’imprime.» Dire quelque chose du mal qui l’habite
devient, pour le sujet en souffrance, une condition sine
qua non pour que l’horreur ne s’imprime pas en lui.
Cependant cette expression
a aussi ses exigences: elle implique la présence des
témoins qui, par leur écoute, peuvent libérer le cri
de ceux qui souffrent et leur permettre de trouver leur
voix et leur souffle en vue de les transmuer en parole
de vie.
Précisons, par contre, que
pour libérer le cri de ceux qui souffrent et ouvrir un
véritable espace d’expression, un «berceau de l’existence,» comme le dit si bien Cornely (1997), l’autre, c’est-à-dire le témoin de ce qui arrive
au sujet en souffrance, se doit de rester ouvert et vulnérable,
de se laisser atteindre et interpeller à son tour dans
la globalité de son être par cette crise communautairement
reconnue.
Ainsi, sentir et reconnaître
sa crise et exprimer son cri engage le sujet en souffrance
sur les sentiers de la formation
au souci de soi;
tandis que la reconnaissance collective de la crise engage
le sujet en souffrance et ses témoins dans une démarche
solidaire qui constitue une formation au souci de
l’autre. Ce
double souci va trouver sa voie de déploiement dans une
formation au dialogue. Une nouvelle boucle s’ouvre dans cette spirale
qui incarne le processus de transformation de l’expérience
de souffrance en expérience de formation, celle de l’acte
autobiographique en tant que tel.
LES CONDITIONS DE TRANSFORMATION D’UNE EXPÉRIENCE DE SOUFFRANCE EN EXPÉRIENCE
DE FORMATION
1.2 LES
SENTIERS AUTOBIOGRAPHIQUES
Dans toute quête de co-naisance,
aussi bien en orient qu’en occident, on approche les
objets d’une manière empirique et les sujets d’une manière
interprétative. Pour accéder à un objet d’étude qui soit
une chose ou encore un être vivant tels qu’ils sont abordés
par les sciences de la nature, on peut se contenter de
poser là-dessus un regard extérieur et monologique. Par contre, lorsqu’on veut étudier un sujet, il importe de recourir à une
communication intersubjective. Un chercheur qui s’engage dans une recherche autobiographique vise à explorer
ses propres profondeurs, son intériorité sa conscience.
Il doit ainsi consentir non seulement à s’exprimer mais
aussi à entrer dans un dialogue intersubjectif.
Comme le mentionne avec pertinence Wilber (1997, 112),
une telle recherche vise à regarder la réalité de l’intérieur,
aussi bien dans ses formes individuelles que collectives.
Le chercheur se situe ainsi dans un espace ouvert entre
l’intentionnel et le culturel. Si l’intentionnalité renvoie à l’expérience
intérieure d’un sujet qui s’expérimente dans son intériorité et
qui en plus est conscient d’être en train de s’expérimenter,
le culturel renvoie à une vision du monde collectivement
partagée. Nos idées, tout comme nos pensées, naissent
dans un environnement culturel qui leur confère du sens,
du contexte et de la texture. C’est dans ce sens que
Ken Wilber (1997, 121) rappelle que «[l]a communauté culturelle
sert [...] de toile de fond inhérente à toutes les pensées
individuelles.» En effet, nos pensées ne font pas simplement
qu’apparaître tout à coup dans nos têtes comme si elles
sortaient de nulle part, elles surgissent en fonction
d’un environnement culturel et, peu importe à quel point
on pourrait tenter de dépasser cette toile de fond, on
ne peut pas complètement y échapper. Cependant, il ne
faudrait pas perdre de vue que toute pensée individuelle
n’existe que contre cette vaste toile de fond, constituée
de pratiques culturelles, de significations et de langages,
sans lesquels on ne pourrait virtuellement former aucune
pensée individuelle. Or, cette culture elle-même n’est
pas désincarnée, suspendue au milieu des airs, dans le
ciel idéaliste. Elle a des composantes matérielles, des
corrélats sociaux, des événements culturels qui nourrissent
constamment la pensée individuelle et collective. C’est
dans cet espace, situé entre l’individuel et le collectif,
entre l’intentionnel et le culturel, que le sujet chercheur
s’installe pour se former.
LES DIMENSIONS TRANS-FORMATRICES DE L’ACTE AUTOBIOGRAPHIQUE
1.2.1 La
parole
À l’origine
des signifiants, il ne peut y avoir que la parole qui
fait l’homme.
—Lacan
La
souffrance invite l’homme à se confier en la parole qui
le constitue comme sujet pour un autre quelle que soit
son altération.
—Denis
Vasse
Crier, tout comme parler,
témoigne d’un espoir que quelqu’un pourrait m’entendre
là où «Je» suis vraiment et non là où je pense être.
Dans l’acte de parler, il
y a deux dimensions: celle de l’impossible est soutenue
par celle de l’espoir. Comme le stipule Denis Vasse (1983,
161), l’acte de parole lui-même, en tant que parler et/ou écouter,
implique nécessairement une certaine foi. Que je parle,
implique que je crois qu’on m’entend et que j’écoute,
implique que je crois qu’un autre me parle ou, du moins,
parle de moi. La parole qui me nomme me délivre alors
de l’identification immédiate et meurtrière à mes images
déchues, de la même manière qu’elle a le pouvoir d’empêcher
Narcisse de se noyer. Dans une crise, l’éclatement du «moi» menace
le sujet et celui-ci court le risque de se laisser emprisonner
dans une image déchue. Une fixation sur un certain moment
ou un certain événement de son histoire condamne alors
le sujet à un mutisme étouffant et menace de le faire
basculer dans l’horreur.
La reconnaissance par un autre
de cette souffrance, comme une trace du surgissement
du sujet, instaure la parole qui devient ou redevient
fiable. Les ténèbres de l’horreur peuvent alors se déchirer.
La parole détient donc un pouvoir créateur et formateur,
voire transformateur, pour autant qu’on accepte de parler
vraiment. À la suite de Lacan, Vasse (1983) nous rappelle
que parler vraiment, c’est prendre le risque de parler
de soi à quelqu’un, c’est accepter de se confier à la
parole, d’y risquer sa chair.
Parler vraiment à quelqu’un
revient à accepter de courir le risque du délogement,
le risque d’être entendu et écouté d’ailleurs que du
point imaginaire où notre discours nous place. D’un autre
coté, l’acte de parler se fonde sur l’espoir de la découverte
d’un autre soi-même à partir d’une autre rive, celle
de notre interlocuteur.
Ainsi, je me risquerai à avancer
que le pouvoir transformateur du travail autobiographique
se loge dans cet échange, dans ces lieux où la connaissance
de soi bascule dans la reconnaissance d’une parole de
vie. Un échange dans lequel un savoir réducteur et violent,
qui veut nous enfermer à jamais dans nos images déchues,
bascule dans le non-savoir, dans cette hésitation prolongée
qu’on pourrait aussi appeler l’amour, car il préfère
le silence et le respect au ricanement et au mépris.
Ajoutons, en passant, avec Cornely (1997, 22), que «les
mots ne deviennent en effet parole que lorsqu’ils sont
incarnés dans le ressenti corporel.» Dans une tension
vers l’autre. C’est dans cette tension d’écoute que la
vie elle-même participe à la naissance d’une parole,
une parole qui prend vie et donne vie, avec la participation
d’une écoute centrée dans le corps de l’autre.
C’est dans ce sens que Denis
Vasse (1983) affirme avec détermination que «la souffrance
partagée évite le glissement dans l’horreur et devient
ainsi lieu d’une naissance.» Je devrais dire d’une co-naissance,
car là où il y a naissance, il y a transformation du
milieu. À la naissance de chaque bébé naît une mère.
1.2.2 L’écoute
Être entendu vraiment, c’est le berceau
du sentiment d’exister.
—Alain
Cornely
Vous écoutez
la parole qui guérit. Elle guérit les âmes captives,
les sources noires. Elle change la douleur en lumière.
—Christian
Bobin «Là où il n’y a pas d’écoute,
il n’y a pas de lieu d’expression libre,» dit Alain Cornely
(1997, 343). Nous avons tous absolument besoin de ce
relais d’écoute à chaque période de notre vie et sa carence
dans nos relations nous est dangereusement préjudiciable.
S’il est vrai que nous sommes tous, chacun en ce qui
le concerne, solitaires sur nos propres chemins, il nous
faut ne pas perdre de vue que nous sommes en même temps
solidaires dans nos avancées, et que c’est dans cette
solidarité que nous puisons les forces susceptibles de
nous permettre de continuer notre cheminement.
Chaque événement provoquant
une crise peut nous enfermer dans un terrible sentiment
d’isolement, mais il a également tout le potentiel de
nous ouvrir aux autres et ainsi de nous rendre solidaires,
par une reconnaissance préalable et collective de cette
crise et par sa mise en mots.
Cela peut alors susciter des
présences soutenantes et une écoute qui peut faciliter
une évolution positive. En effet, comme le stipule avec
justesse Dürckheim (1997, 111), «[l]e sens profond
de l’amour consistait en la rencontre avec soi-même dans
l’écho de l’autre.»
Sans écoute, rappelle Cornely
(1997, 21), la conscience ne peut naître, car «dans
ma solitude, j’ai besoin de ta présence, de ton écoute». Car c’est dans le mouvement de vie qui se manifeste
dans une écoute consciente, au service de l’être de chacun,
que se trouve pour l’être humain une possibilité d’espérance.
L’acte de parler est donc indissociable de celui d’écouter.
Sans l’espoir d’être écouté, on ne pourrait pas parler.
Si nous pouvons vanter, avec Lacan, la fonction créatrice de
la parole, précisons que, sans l’écoute, la parole s’épuise
en bavardage et ne pourrait en aucun cas donner naissance
au sujet.
Sans être achevé, l’acte de
parler se laisse compléter par celui d’écouter, qui lui
est corollaire, comme le mentionne Vasse (1983, 36): «Écouter
quelqu’un qui souffre, lui parler d’un autre lieu que
du lieu de sa déchéance ou de ses pertes, témoigner dans
le silence et le respect, que le désir que l’on perçoit
chez lui, demeure toujours celui d’un homme.»
Écouter, c’est se placer dans
une posture de non-expertise, c’est apprendre du non-savoir
où le locuteur aborde ce qu’il tente difficilement de
nommer, beaucoup plus que nous n’en savons sur lui et,
de surcroît, sur nous-mêmes. Les effets transformateurs
de la parole ne peuvent donc pas se passer de l’écoute.
Ils naissent de ce que quelqu’un d’autre entend la voix qui se cherche et qui cherche à s’advenir dans le cri et la traduit en mots pour le sujet naissant
en demande, menacé par de multiples maux.
S’engager dans l’aventure
de faire de sa vie, à l’occurrence de sa souffrance,
une expérience de formation requiert une grande capacité d’écoute.
Il s’agit alors de se mettre à l’écoute de soi, des autres
et du monde. Nous sommes tous dotés d’une capacité de
nous mettre à l’écoute de nous-même et du plus grand
que nous, en nous et dans le monde.
Savoir écouter constitue donc à mon
sens la première exigence dans un travail autobiographique.
C’est dans ce sens que Daignault (1997, 2) affirme: «L’autobiographie est généralement
entendue comme la narration par écrit des événements
significatifs de sa vie. La page blanche ‘écoute’ bien l’âme solitaire; on s’y confie souvent plus facilement qu’à ses proches,
en particulier quand personne autour n’écoute bien.» Lorsque
le travail autobiographique devient un projet de formation,
il se transmue alors en projet solidaire. Les témoins
de cette expérience remplacent ainsi, du moins dans un
premier temps, la page blanche pour écouter l’âme en
quête de solidarité.
L’enjeu de cette écoute consisterait
alors, comme le stipule Daignault (1997), à «offrir à l’autre
l’occasion de bâtir sa confiance,» sa confiance en lui,
en l’autre et en la vie. Je serais d’accord avec Marie
de Hennezel, dans sa préface du livre de Cornely, pour
dire que «cette écoute centrée en soi, mais orientée
vers l’autre» nécessite une qualité d’être remarquable. L’écoute dont il est question ici ne
consiste pas en une simple faculté de tendre l’oreille,
ni en une simple technique de plus. C’est une véritable
démarche intérieure, qui implique à tout coup une remise
en question profonde de la part du sujet en formation. «Écouter
n’est jamais simple,» nous dit Marie de Hennezel. La
détermination tout comme la bonne volonté ne suffisent
pas. C’est un art qui a ses exigences; dont la première
consiste à être à sa propre écoute, bien avant de vouloir écouter
qui que ce soit d’autre. Le besoin élémentaire de s’exprimer
ne pourra jamais être assouvi si on n’est pas à l’écoute
de ce qui crie à l’intérieur de soi. D’un autre côté,
il est clair qu’on ne peut pas se soucier des autres
si on n’a aucun souci de soi. Il n’y a donc aucune possibilité de
créer un espace d’accueil pour l’autre dans sa souffrance
si on ne peut s’accueillir, s’accepter soi-même.
La seconde exigence consiste à apprendre à écouter
non seulement avec sa tête, mais aussi avec son cœur,
avec son intuition, bref avec son corps. Cela revient à dire
qu’il faudrait apprendre à écouter, à recevoir l’autre
comme soi-même avec la globalité de son être. Comme l’affirme
Cornely (1997, 12), «[ce] type d’écoute ne veut rien
d’autre, n’attend rien, ne sait rien d’avance, elleest
pure offrande de présence, d’attention et de confiance.» Une
confiance immense dans la capacité de l’autre de trouver
son propre chemin et ses propres réponses à l’intérieur
de lui. L’autre corrélat de cette confiance, qui constitue
aussi une caractéristique de cette écoute, c’est la patience.
Car l’accueil de soi, comme celui de l’autre, se fait
essentiellement dans le temps et dans la relation.
Il importe de préciser, ici,
que la place centrale accordée à l’écoute dans tout ce
processus dépasse amplement l’acte d’entendre, comme
un simple déploiement du sens de l’ouïe. Il renvoie à une
autre notion pour ne pas dire à une autre dimension: le
silence intérieur.
Car, comme le dit si bien Cornely (1997, 14), «[l]orsque
le son prend relief dans le silence d’une écoute, il
devient parole et la vie fait connaissance par le verbe.» Cette
dimension implique une relation créatrice, car elle permet
de rejoindre et de libérer le mouvement de vie en chacun
de nous. Un mouvement de création de soi qui mène à l’individuation
de chaque être, si j’emprunte cette riche expression à Jung.
D’après Cornely (1997, 14), «[a]u
milieu de tous ces bruits que le comportement collectif
génère, seule la qualité d’un silence d’écoute permettrait d’entrer en relation avec soi et avec l’autre. Un silence
qui permet à l’autre de se ‘dire’». Le passage à ce silence
est une frontière qui s’ouvre avec un temps d’écoute
dans une relation à soi.
Il passe par une relation à l’autre
(l’interlocuteur du dialogue) et aux autres (les auteurs
des œuvres, ou les membres de ma communauté dans des
conditions autorisant une «expression libre.» Cette écoute
n’est pas sans être accompagnée par des peurs plus ou
moins conscientes, soit la peur de s’entendre soi, la
peur d’entendre l’autre véritablement, la peur de ne
pas être à la hauteur de cette confiance que l’autre
nous fait, ou encore la peur d’être projeté hors de ses
images.
C’est dans ce sens que cette écoute
comporte certaines exigences fondamentales, la principale étant
d’être «centré en soi,» comme le souligne Cornely (1997).
Par ailleurs, le même auteur (1997, 16) affirme avec
force que « la faim de cette écoute et la capacité de
l’accorder sont présents dans le corps », dans un
lieu où le sujet peut redécouvrir le sens de sa verticalité,
de sa globalité, de son volume, de sa densité et de sa
propre situation, aussi bien en soi que dans l’espace
et dans le temps. En effet, lorsqu’un être humain met
sa conscience dans l’acte d’écouter, sa présence à lui,
aux autres et à l’environnement se modifie sensiblement.
Ce qui revient à dire qu’être présent à soi, voire même
se mettre à l’écoute de soi, exige de se mettre en quête
d’un autre type de relation à son corps. À ce propos,
Cornely affirme (1997, 32):
Il m’apparaît impossible de changer
notre relation aux autres sans changer simultanément
celle que nous entretenons avec notre corps. Nous cessons
de vouloir posséder un corps, de le manipuler comme un
objet, pour découvrir aussi que nous sommes ce corps
lorsque nous l’habitons. Et, cette nouvelle relation
au corps, dans une attitude d’écoute, est à l’image de
notre relation à l’autre, et nous introduit dans une
dimension sacrée.
À ce propos, nous pouvons
dire que la personne qui souffre et qui vient de se reconnaître
en crise a non seulement un pressant besoin de s’exprimer
mais surtout un besoin urgent de s’écouter et d’être
entendue. C’est dans ce sens qu’on peut parier avec Daignault
que, dans une perspective de formation, l’autobiographie
constituerait une modalité beaucoup plus profonde qu’il
a appelée: «modalité acousmatique.» Un
concept que je comprends dans la perspective de ce que
je tente de désigner ici comme écoute centrée en soi
et orientée vers l’autre. Quand on parle d’une écoute
centrée en soi, on postule qu’en passant par le corps,
par une attention à notre position corporelle et à notre
posture, il y a lieu de trouver «un lieu juste en
soi.» Un
lieu à repérer et à habiter. À la suite de Cornely, de
Dürckheim et de bien d’autres encore, je postule, à partir
de mon expérience, que lorsque je me sens et me ressens
en ce lieu, je découvre qu’il se développe un espace
qui s’inscrit dans mon corps: le corps que je suis dans
sa réalité physique et spirituelle. C’est le lieu du
silence en soi, le lieu de toute écoute. Lorsque «j’y
suis,» j’ai accès à tout mon espace intérieur, et je
trouve en moi la sécurité nécessaire susceptible de permettre
la remise en question de mes certitudes et de mes illusions.
Ce lieu d’écoute en soi permet également de trouver la
distance extérieure ajustée à l’écoute dans la relation.
Lorsque «j’y suis,» rappelle Cornely (1997, 41) «je suis accordé à un
diapason de résonances. La musique de la voix porte les
mots qui me parviennent. Les conditions de la naissance
d’une parole vivifiante sont réunies.» Le même auteur
affirme que cette expérience est une expérience solitaire
et intime, mais qu’elle se vit et qu’elle trouve tout
son déploiement dans la relation à soi et aux autres
autorisée et entretenue par cette écoute.
Cornely (1997, 442) dit admirablement bien cette expérience à la
frontière de ce qui est communicable sous forme de poème.
Pèlerins ensemble
Où sommes-nous allés?
où est le lieu?
À un moment ton regard
Me l’a montré
J’ai fait un pas avec toi
À un moment ta main
Me l’a dit
nous avons fait un autre pas...
À un moment j’ai dansé
Et au-dedans j’ai vu
Chacun en soi et ensemble
À un moment ta voix en écho
Me l’a renvoyé et
j’ai prononcé une parole
À un instant tu t’es senti libre
À mes côtés
Plus de but où aller...
Nous étions chacun «chemin»
Et ensemble
Nous avons avancé en «nous»...
Dans ma démarche de transformation
d’une expérience de souffrance en expérience de formation,
j’ai pu me rendre compte que mon besoin d’expression
se prolongeait en besoin d’être écoutée. C’est ce besoin
qui m’a engagée dans un projet autobiographique, un projet
qui devait trouver son aboutissement dans la production
d’un texte. Un texte qui serait à son tour susceptible,
du moins je l’espère, «d’offrir une écoute à son lecteur,» comme
dirait Daignault. À ce propos, le même auteur (1997,
7) postule que les textes autobiographiques, spécialement
ceux qui sont produit dans une perspective de formation,
seraient susceptibles d’écouter vraiment le lecteur;
c’est-à-dire que dans un tel contexte, une page écrite,
une page pleine, une page remplie de mots, poursuivraient,
chez le lecteur et pour lui-même, le travail déjà commencé par
la page blanche chez l’auteur. À la suite de Roland Barthes,
Daignault (1997) rappelle que, lorsqu’on fait référence
au texte, on parle moins de l’imprimé tel qu’il a été publié par
l’auteur que de chacune des lectures de l’imprimé, voire
de la somme de ces lectures, qui comprennent toujours
une partie de ce que chaque lecteur y ajoute de nouveau
dans les liens qu’il tisse entre l’écrit et son expérience
propre, entre le texte et lui-même. Cela supposerait,
dans ce cas-là, qu’on ne fait pas son autobiographie
seulement pour soi, mais aussi pour permettre, dans le
meilleur des cas, au lecteur de saisir une occasion de
laisser se dire en lui quelque chose de nouveau à propos
de lui-même. Je sais que c’est possible, puisque j’ai
eu la chance de rencontrer des auteurs qui m’ont permis
de goûter la saveur de cette expérience. C’est d’ailleurs
pour cela qu’on lit. Ainsi, de mon point de vue, on ne
peut pas envisager le travail autobiographique dans une
perspective de formation et selon cette modalité acousmatique sans compléter la dialectique de la parole et de l’écoute
par celle de la lecture et de l’écriture.
1.2.3 La
lecture
La
lecture cette activité si mystérieuse a un rapport avec
ce qui nous fait être ce que nous sommes.
—Jorge
Larrosa
Ça
commence comme ça, ça commence toujours comme ça, c’est
par les livres que ça commence. [...] On reste auprès
du livre, auprès du feu. Parfois, on sait que l’on a
tout trouvé en une seule fois, en une seule phrase. [...]
C’est une phrase qui vous concerne à peine. [...] Mais
elle vous dit beaucoup plus que tout ce qu’elle dit.
—Christian
Bobin
La difficulté de nommer l’innommable,
de socialiser et de communiquer des expériences uniques,
a pour effet de nous laisser désarmé face aux nouveaux
défis auxquels nous sommes confrontés; ce qui nous convie à aller
solliciter les témoignages de ceux qui ont survécu aux
différentes séquelles de l’histoire universelle.
Pour ma part et pour compléter
ce que j’ai déjà raconté à ce propos, je dirais, avec
Semprun (1994), que «[j]’ai toujours eu énormément de
chance avec les poètes et avec les philosophes. Je veux
dire que par je ne sais quel heureux hasard, je suis
toujours tombé[e] au moment on ne peut plus opportun,
sur l’œuvre poétique ou philosophique qui pouvait m’aider à vivre
ou plutôt à survivre.»
En effet, comme le précise
avec éclat Jorge Larrosa (1998, 96), «[c]’est seulement
quand convergent le texte adéquat, le moment adéquat
et la sensibilité adéquate, que la lecture est expérience.»
C’est peut-être pour cela
que, tout au long de mon cheminement, les livres m’ont
toujours servi de fidèles compagnons. Il me fallait apprendre à faire
face à l’inconnu et à négocier avec l’insu. C’est pour
cela qu’une expérience aussi intransitive que l’expérience
de la lecture constituait pour moi un terrain d’apprentissage
privilégié.
Je savais très bien, à chaque
livre, que je prenais un risque, dans la mesure où j’avais
conscience à chaque fois de m’engager sur un chemin qui
devait me conduire vers quelque chose de non envisageable,
quelque chose que je ne pouvais ni anticiper ni prévoir.
Un chemin qui devait ouvrir sur l’inconnu de moi-même.
Ma rencontre avec les écrivains,
pour ne pas dire avec leurs œuvres, qu’ils habitent d’ailleurs
admirablement bien, a toujours été salutaire pour moi. À chaque
fois, je tombais justement sur la bonne phrase, celle
qui était susceptible d’éclairer, ne fût-ce qu’un instant,
les ténèbres dans lesquelles me plongeaient ma désorientation
et l’angoisse de ma dissociation; juste un instant, le
temps d’un coup de foudre qui devait me conduire jusqu’à l’œuvre
qui était destinée à faire progresser le réveil de ma
conscience du monde et de moi-même.
Je participais ainsi à une
vieille tradition éducative humaniste qui considère que
la formation, dans ce qu’elle a de plus noble, doit se
concevoir comme une relation «formative» et «humanisante» avec les livres
canoniques, patrimoine spirituel d’une communauté humaine.
Ce qui suppose, selon Larrosa (1998), que la connaissance
du meilleur de ce qui a été écrit et pensé amplifie et épure
les recours de l’esprit humain. C’est ainsi que l’expérience
de lecture devient une expérience de formation dans la
mesure où elle autorise une construction de sens. Toujours
selon le même auteur, pour que la lecture puisse se transmuer
en formation, il est absolument indispensable qu’il y
ait une relation intime entre le texte et la subjectivité du
lecteur.
Concevoir l’expérience de
lecture comme une expérience formatrice implique alors
d’annuler cette frontière que nous dressons d’habitude
entre le savoir et l’être, entre ce qui arrive d’une manière générale et abstraite
et ce qui nous arrive.
Si ce qui arrive peut être regardé en extériorité, en
vue de l’interroger et de le connaître, ce qui nous arrive nous sollicite et nous somme de lui attribuer
un sens incarné en nous-mêmes. Ce qui nous arrive nous affecte et nous remet en question profondément
dans ce que nous sommes, dans ce sens que c’est toujours
quelque chose ou quelqu’un qui nous forme, nous déforme
ou encore nous transforme.
Il me semble pertinent de
préciser, ici, que mon expérience de lectrice fut une
expérience beaucoup plus solidaire que solitaire. Je
faisais partie d’une riche communauté de lecteurs. Avec
un certain nombre d’amis, j’ai eu la chance de vivre
cette relation intime qui nous autorisait à dialoguer
régulièrement sur nos véritables enjeux de vie, dans
une forme d’accompagnement presque quotidien auquel on
avait donné le nom d’accompagnement existentiel. On se
rencontrait donc régulièrement, juste pour le plaisir
de se parler, on réfléchissait collectivement sur nos
quêtes respectives et on s’échangeait des textes de nos
auteurs préférés ou, encore, nos propres productions.
Pour Jorge Larrosa (1998,
16), une communauté de lecteurs est une communauté plurielle,
c’est-à-dire :
une
communauté qui ne repose pas sur l’accord et le consensus,
mais qui échappe à tout ce qui pourrait constituer une
totalité ou une synthèse, s’appuyant justement sur la
différence des interprétations; mais il reste cependant
quelque chose de commun et de partagé, même si ce n’est
que comme espace de pluralisme.
C’est grâce à tous ces êtres
que j’ai découvert que le mot «Universel» pouvait avoir un sens, car ce qu’ils disaient parvenait à trouver
une voie en moi; à m’élever au-dessus de moi-même, tout
en s’enfonçant jusqu’au plus profond de mon être; à me
toucher au plus intime, tout en m’associant aux autres.
J’ai fait cette découverte malgré l’étrangeté que gardaient
pour moi les mots de ces langues dans lesquelles ces écrivains,
comme tous ces amis, s’exprimaient. Quelle que puisse être
leur familiarité grammaticale ou lexicale pour moi, il
reste que ces mots-là, si vrais, si touchants, si profonds
soient-ils, ignorent tout de mon enfance, de mes ancêtres,
de mon histoire et de mes racines. Comment pouvaient-ils
partager mon désir, mes rêves? Pourtant, il me semblait
qu’ils comprenaient tout de mon angoisse et de mes rêves.
C’est probablement de ces phénomènes-là que parle Bobin
(1989, 23 ) en ces termes: «On lit avec ce qu’on est.
On lit ce qu’on est. Lire, c’est s’apprendre soi-même à la
maternelle du sang, c’est apprendre qui l’on est d’une
connaissance inoubliable, par soi seul inventée.»
Je me retrouvais tellement
dans les œuvres que je lisais que je me suis sentie écoutée
dans ces textes, comme dirait Jacques Daignault (1992).
Ainsi, j’ai fait la connaissance
de leurs auteurs, qui devenaient comme par enchantement
mes proches entre les autres, mes conseillers, voire
mes confidents.
La lecture nous autorise à prendre
notre temps, pour tenter de comprendre et d’objectiver.
De cette manière, elle réduit sensiblement la pression
qu’exerce sur nous l’immédiateté de la parole, du moment
que nous cherchons à intégrer instantanément ce qui s’y
joue.
La lecture remplit alors sa
fonction de passeur. Elle
permet un passage à une lecture-écriture et transforme
le lecteur en producteur de textes, ce qui permet d’ouvrir
les textes, comme on s’ouvre à l’autre, comme on ouvre
les oreilles, mentionne Claudine Desrosiers (1995). Dans
le même ordre d’idées, Jorge Larrosa (1998, 130-131)
mentionne avec éloquence que «le texte ne fait que laisser
la possibilité de l’écriture.» En effet, le même auteur
précise:
à travers
la lecture, l’écriture libère un espace au-delà de l’écrit,
un espace pour écrire. Lire est mener le texte à son
extrême, à sa limite, au blanc où s’ouvre la possibilité d’écrire.
[...] La lecture devient ainsi dans le possible de l’écrit,
un chantier ouvert où les textes lus sont mis en pièces,
recoupés, cités, in-cités et ex-cités, transportés et
apportés, entremêlés à d’autres lettres, d’autres paroles.
Les textes sont entrelacés avec d’autres textes. Voilà pourquoi
le dialogue de la lecture a la forme d’un tissu qui se
défait et se retisse constamment, c’est-à-dire d’un texte
multiple et infini.
1.2.4 L’écriture
L’acte d’écrire serait l’aveu d’un
désordre de la pensée.
—Gérard
Artaud
Ce
n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit. C’est pour
rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour.
—Christian
Bobin J’ai toujours beaucoup
de pudeur à parler d’écriture; non seulement je résiste à m’identifier à elle,
mais je résiste aussi à lui concéder toutes les qualités
et les pouvoirs que la culture occidentale est habituée à lui
concéder. J’ai déjà fait l’apologie de la parole à l’intérieur
de ce texte, je viens d’une culture orale et tout mon
rapport au monde s’est structuré autour de la parole.
J’ai appris à écrire pour parer à l’absence. Depuis toujours,
je ne me suis décidée à écrire que là où la parole échouait,
je n’écrivais qu’à ceux qui étaient loin, encore fallait-il
que je résiste à la tentation du téléphone qui, à mon
sens, transportait mieux nos voix, nos cris et plaintes
et ainsi créait cette douce illusion de rapprochement,
cette immédiateté dangereuse et pourtant affectionnée.
Je n’ai jamais rêvé d’être écrivaine,
même si j’ai toujours adoré lire, et j’ai toujours pensé qu’on écrit à défaut
de parler. Et voilà que moi, je me suis mise à écrire.
Cela m’amène à poser ces questions, qu’Edgar Morin (1969)
qualifie de stupides: Pourquoi est-ce que j’écris? Pour
qui est-ce que j’écris? À ces questions, Edgar Morin
(1969, 299) réplique qu’on écrit pour soi, pour les autres
et, qu’en plus, on ne sait jamais pour qui et pourquoi.
Brillante réponse, j’avoue. Cependant, il me semble pertinent
de m’arrêter ici pour ne pas me perdre dans un vain bavardage.
Mais comme je ne suis pas certaine de bien saisir ce
que Morin veut dire, je préfère tenter mes propres réponses à ces
questions. Pour qui est-ce que j’écris ? Pourquoi
est-ce que j’écris ? J’écris, dans un premier temps,
pour réinventer la parole.
J’écris pour déjouer ce mutisme
qui menace de m’étouffer. J’écris pour survivre, pour
me situer au-delà de mon être et adopter ainsi une posture
moins inconfortable.
L’acte d’écrire me permet
ainsi de mettre à distance et de m’approprier, dans un
extérieur à moi qui est prolongement de moi, l’angoisse
de dissociation d’avec mes images antérieures. L’éclatement
de mon «moi» exige un travail de réparation qui consiste
autant à détruire qu’à construire, autant à fragmenter
qu’à assembler, autant à déstructurer et à restructurer;
un travail qui n’est pas évident et que permet l’écriture.
Le pacte autobiographique,
tel que défini dans la lignée de Philippe Lejeune, suppose
que l’usage de l’écriture fait basculer l’identité du
sujet et donne accès à l’inconscient, à des scènes primitives,
d’où jaillit la vérité dans le texte. L’autobiographie
devient alors une peau pour les pensées, d’après l’expression
d’Anzieu, afin de permettre à celles-ci de ne pas être
un pur magma sans contenant ou un silence sans destinataire,
sans support et donc sans existence. C’est probablement
cet accès à l’inconscient dont parle Larrosa (1998),
lorsqu’il compare l’acte d’écrire à une plongée sous-marine,
une plongée dans un abîme où on croit avoir découvert
des objets merveilleux. Pourtant, quand on revient à la
surface, on ne rapporte que des pierres quelconques et
des morceaux de verre, avec quelque chose qui évoque
une inquiétude, nouvelle, dans le regard, et qui, par
conséquent, annonce une nouvelle et très prochaine expédition.
Précisons donc, avec la finesse
propre à Jorge Larrosa (1998, 104), que: «L’écriture
n’est rien d’autre que la trace visible et toujours décevante
d’une aventure qui, au bout du compte, s’est avérée impossible.
Et pourtant, en revenant, nous sommes transformés.»
Cette aventure est décevante
et impossible, dans la mesure où elle ne réussit que
très approximativement à rendre compte de ce qui a été effectivement
vécu. Pourtant, l’écriture reste une expérience fort
pertinente qui, en soi, vaut la peine, dans la mesure
où elle nous forme et nous transforme. Comme le dit Larrosa,
on n’en revient pas indemne ; le simple fait de
jouer le jeu jusqu’au bout nous transforme. J’écris donc
pour exister, pour me former et être transformée. J’écris
pour organiser ma pensée, pour laisser émerger des mots
qui pourront traduire ma douleur et ainsi la rendre communicable.
Je devrais plutôt dire pour la rendre recevable. J’écris
donc pour moi, j’écris pour m’entretenir avec moi-même
et avec tous ceux qui ne sont pas là, aussi bien ceux
qui m’ont précédée que ceux qui vont me succéder. J’écris
pour survivre à mon temps, pour témoigner de ce qui m’a
donné naissance. J’écris pour les autres aussi ou, plutôt,
j’écris aux autres, j’écris à ceux qui sont loin de moi,
dans le temps ou dans l’espace. J’écris à tous ceux qui
me manquent.
J’écris à ceux qui ne sont
plus, à ceux d’ailleurs et à ceux qui n’existent pas
encore en moi. J’écris en mon nom, j’écris aux noms des
miens, j’écris pour qu’ils survivent à leur mort. J’écris
pour créer la vie avec cette mort et ainsi renaître de
mes cendres, de nos cendres.
J’écris pour reconstruire
mon propre « je » éclaté à travers des énoncés
et des formes d’énonciation que je fais miens, que je
m’approprie, sans taire le cri. «Je» se recompose de
ces rapports dialogiques entre diverses écritures et
diverses paroles. Quelquefois, je me sers de l’écriture
comme lieu de libération, d’expression, d’émotion et
de lâchement du cri.
Je vise un texte traversé par
la voix, sans effets de redoublement et sans écho, un
texte qui parle du sujet à l’autre et qui parle de l’autre,
un texte passeur. Un texte qui traduit le hurlement en parole
ou du moins en plainte. Un texte qui ouvre au dialogue
et qui réinvente la parole. Un texte poétique voire mythique.
D’autres fois, je ne veux que témoigner de ce qui s’est
passé, comme le photographe immortalise sur sa pellicule
quelques faits, quelques instants dans quelques lieux.
Enfin, je recours à l’écriture parce que je pense que
ce qui est écrit, que ce qui a été vécu, doit être communiqué.
L’écriture devient donc le lieu par excellence de partage
de l’héritage, des expériences ainsi que des connaissances
qu’ils génèrent. S’autoriser à écrire, je l’aurai appris
en le faisant, ne consiste pas seulement à se permettre
l’usage de l’écrit, ni à se donner la permission d’écrire.
S’autoriser à écrire, c’est non seulement devenir auteur
de soi, mais aussi et surtout rendre possible l’élargissement
de l’écrit. C’est étendre le texte voire même le prolonger.
1.3 LES ÉTATS
EXISTENTIELS PROPRES AU TRAVAIL AUTOBIOGRAPHIQUE EN FORMATION
1.3.1 Le
travail de la mémoire
Se souvenir, c’est exister, perdre
la mémoire, c’est disparaître.
—Ch.
O. Carbonnell
Faire de son histoire de vie
un lieu de formation consiste non seulement à parler, à écouter, à lire
et à écrire, mais c’est aussi et surtout se souvenir.
Se souvenir en vue de retrouver des solidarités dans
le passé et de raviver la conscience de faire partie
d’un tout qui transcende son individualité et la dépasse.
L’effort de se souvenir tente donc de répondre à un désir
pressant, à une quête d’enracinement dans le passé et à des
besoins de cohérence, de continuité et de solidarité,
comme le précise Léon Antoine (1984).
Le mot faire, comme le suggère B. Croce (1968), doit être
envisagé dans son sens le plus large de création de l’utile,
du moral, de l’œuvre d’art et de l’œuvre poétique.
De toute œuvre, en somme,
quelle qu’elle soit, incluant la création philosophique
ou historiographique. La production historiographique
remplirait alors, au même titre que la poésie, une
fonction cathartique,
celle de libérer du poids du passé. D’après le même auteur,
nous sommes des produits du passé; nous vivons immergés
dans un passé qui fait des pressions sur nous de toutes
parts. Pour inventer une nouvelle vie et la vivre vraiment,
il faut sortir de ce passé, s’élever au-dessus de lui.
Pour sortir de ce cercle vicieux, il nous reste une issue: la
pensée. Une pensée qui ne peut aucunement prendre forme dans
l’isolement. Une pensée qui ne rompt pas avec le passé,
mais qui part de là, pour se hausser au-dessus de lui,
en le transformant en co-naissance.
Faire son histoire de vie,
c’est regarder le passé en face, le toiser et l’interroger,
le transformer en problème existentiel et intellectuel
qu’on tentera de résoudre pour ouvrir des voies à de
nouvelles avenues.
Écrire l’histoire, remarque
quelque part Goethe, «[c]’est une façon de rejeter de
ses épaules le passé,» de le remettre à sa place, jusqu’à faire
de lui un objet de réflexion. La pensée historique nous
réconcilie avec ce passé, jusqu’à faire de lui une matière
sur laquelle nous œuvrons. L’historiographie nous libère
ainsi de l’histoire et nous permet de mieux assumer et
de mieux habiter notre présent. Faire son histoire de
vie transforme de fond en comble notre rapport au passé.
Il ne s’agit plus de le traîner derrière nous, comme
un poids, de le porter sur nos épaules ou encore de le
fuir comme nous sommes tentés de le faire habituellement.
Notre passé, lorsqu’il a été revisité, récupéré et conscientisé se
transforme en solidité, comme un mur de soutènement sur
lequel on peut s’appuyer, et éclaire notre route comme
une lampe.
1.3.2 L’entretien: une praxis éducative
Nous
connaissons par le pathétique et la raison, inséparables,
tous deux universels, l’une au foyer de la science, l’autre à celui
des cultures; Nous pensons parce que je souffre et que
cela est.
—Michel
Serres
Apprendre,
c’est devenir gros de soi et des autres, engendrement
et métissage.
—Michel
Serres
On ne peut habiter convenablement
son présent sans comprendre ce qui s’y trame. Or, travailler à comprendre,
nous dit Claire Lejeune (1992), c’est oser poser la question
du sens, du sens de sa vie. À la suite de Claire Lejeune,
Claudine Desrosiers (1995) affirme qu’il n’y a rien de
mieux, pour nous amener à nous poser avec insistance
cette déchirante question du sens de la vie et de nos
actions, que des moments où nous vivons l’absurdité d’un
drame personnel. La souffrance, l’injustice, l’exclusion,
la mort, qui touchent chacun de nous, à un moment ou
l’autre de la vie, sont des moments de crise où il y
a urgence de comprendre. Tout drame se vit donc comme
une absence de sens.
Tenter de comprendre le drame,
c’est tenter de générer du sens pour soi et pour les
autres, comme s’emploie à nous le rappeler Claudine Desrosiers.
De générer du sens, non pour le capitaliser, mais afin
de l’échanger, de le partager. Posée ainsi dans son essence
relationnelle, la question du sens devient dès lors une
véritable praxis éducative.
Entendons «praxis» au sens de Gadamer (1990), c’est-à-dire
au sens de «penser et agir en solidarité.»
Dans cet ordre d’idées, il
paraît tout à fait évident que la praxis ne peut se passer
de déplier, replier et multiplier le sens, si je me permets
les expressions de Jacques Daignault (1992, 5). L’entretien
constitue donc cet espace d’échange, de communication
et de confrontation, où naissent les solidarités indispensables
au processus de co-naissance.
Pour Claudine Desrosiers,
le sujet naît, connaît, croît et devient à lui-même par
les relations qu’il entretient avec les autres, car on
ne peut connaître qu’en travaillant à comprendre l’autre
en dedans de soi et à se placer soi-même de l’autre côté,
sur l’autre rive d’où parle l’Autre.
Engagé dans l’entretien, celui
qui advient en moi et qui tente désespérément d’accoucher
de sa vérité a dû convier à cet échange tous ses autres
en lui, nés de l’éclatement du “ moi ”, de
son cri et de tous ces lieux où il fut accueilli.
Sont invités aussi à cet entretien
tous ceux par qui le sujet est parvenu à se maintenir
dans ce mi-lieu entre la vie et la mort, entre l’absurdité et
le sens, le temps de renaître de leur histoire. Tous
ceux qu’il avait croisés à un moment ou à un autre de
cette aventure, par le biais de la parole, de l’écoute,
de la lecture, de l’écriture ou, encore, du souvenir.
Sous un arbre à palabres, il y aura rencontre et, de
ce fait, il y aura naissance, renaissance ou, plus précisément,
co-naissance. Ensuite, l’après coup de ce processus de
procréation exigera un écrit. Un écrit pour témoigner de ce qui s’est
passé, tel un certificat de décès ou, mieux encore, un
certificat de naissance. Écrire: pour
certifier l’acte de co-naissance dans une parole partagée.
Une parole qui cherche à parler loin, en vue de traduire
le cri, l’inaudible mal-être.
1.3.3 L’humour:
le rire et l’ironie
Vivez
encore, toujours, vivez de plus en plus, surtout ne vous
faites pas de mal et ne perdez pas le rire.
—Christian
Bobin
Le
rire est “ le sérieux suprême ”, la couronne
du sérieux. [...] Il est le bonnet à grelots que se met
le sérieux quand, joueur agile, il est capable de réduire à néant
ses propres prétentions.
—Jorge
Larrosa
Au plus fort de la douleur,
disait Henri de Lubac (1959), pour échapper au poison
qu’elle distille, regarde-toi de temps en temps avec
humour. Crois-moi, le remède est plus efficace que tout
combat héroïque. Il est aussi plus facile, pour peu que
tu sois habituellement sensible à la comédie humaine
sanste mettre hors du jeu.
Quand la souffrance pose à notre être
la question et de sa survie et de sa transformation,
il devient urgent de se souvenir que la douleur est l’envers
de cette unique étoffe dont l’endroit est ou sera la
joie, comme le dit bien Henri de Lubac (1959, 136). Dans
ces conditions, la capacité de rire, de rire de soi et
de la cruauté du monde, de rire tout seul et avec d’autres,
peut être d’un grand secours sur ce chemin. L’humour
devient alors un chemin de formation, entre autres chemins.
Un chemin qui permet, comme le formule avec justesse
Larrosa (1998, 146), de:
relâcher
les liens qui enserrent une subjectivité trop solidifiée,
une subjectivité dotée d’une identité trop compacte,
une subjectivité, disons, trop identique à elle-même.
C’est une distance réflexive au sein de laquelle s’installe
le pouvoir subversif du rire. Quand le rire s’entend
en tant qu’auto-ironie, en tant que composante ironique
de la propre conscience, cela suppose toujours un regard
sceptique sur soi-même. Le rire fonctionne ainsi comme
une sorte de correctif face à une conscience qui a une
tendance à la fixation, à la limitation, et à se sentir
trop croyante d’elle-même.
Le rire constitue donc un
excellent lieu de refuge et de formation, dans la mesure
où il dissout les certitudes, aussi bien la certitude
de notre malheur que celle de notre bonheur. Le rire
anéantit ainsi toute certitude de soi, il combat avec
efficacité toute fixation à une image de soi-même, en
introduisant une certaine distanciation avec chaque idée
qu’on se fait à propos de soi-même et de sa situation
dans le monde. On est alors appelé à requestionner en
permanence les idées qu’on entretient sur soi-même. L’humour
nous permet donc de trouver une voie de sortie à nos
idées dogmatiques.
Dans la vieille tradition
du romantisme allemand, on considère comme une voie de
formation l’humour, voire même l’ironie, dans la mesure
où elle ouvre sur la liberté. Comme le précise Larrosa
(1998, 147), «[le] prix de la liberté est l’impossibilité de
s’établir dans une forme, l’impossibilité de trouver
une satisfaction dans une identité.»
Par sa capacité de changer
le regard qu’on porte sur soi-même, sur l’autre et sur
la situation qui est leur occasion de rencontre, le rire
déploie son potentiel formateur et transformateur. Il
fait alors vaciller le réel, dans sa solidité, son immobilité et
sa fixité.
Le rire introduit ainsi une
fissure, une brèche susceptible de permettre non seulement
l’émergence du nouveau, mais aussi un regard plus relatif
sur la situation. C’est dans ce sens que Jorge Larrosa
(1998, 146) affirme que lorsque «le rire fait irruption,
la situation communicative elle-même perd son ‘pathétisme’ et
se transforme en mascarade, en théâtre, en rituel. Et,
soudain, tout se perçoit sous un autre jour».
Selon le même auteur, la conscience
ironique nous sauve/garde de toute identification ferme
et stable avec le monde, avec nous-mêmes, et avec toute
conception qui serait celle du bloc, de la fixité ou
de toute autre forme d’immobilité. Dans la mesure où le
sujet souffrant et en formation ne s’identifie plus à rien
ni à personne, pas même à lui-même, il devient évident
qu’il ne peut pas, non plus, être identifié par quelque
chose ou par quelqu’un…Il devient libre grâce au doute.
1.3.4 Le
doute Créateur
[...]
moins l’autre est capable de me recevoir, plus j’ai besoin
de le détruire ou de l’exclure; mais plus je l’exclus,
plus je ressens mon vide et mon impuissance propres.
Course infinie où jamais je ne m’atteins. Que je tente
de supprimer l’autre pour acquérir la certitude de mon
essence propre, je me mets à menacer ma propre identité.
—Francis
Jacques
La rencontre avec l’autre,
tout comme le dialogue qui procède de cette rencontre,
sont producteurs du doute créateur. C’est dans ce sens
que Claudie Gagné (1999, 18) stipule que «la rencontre
de l’autre appelle la reconnaissance de ses propres limites,
notamment de ses limites spatiales, de son propre lieu
déictique.» La reconnaissance de ses limites, c’est assumer
quelque chose de l’ordre de son identité vacillante et
multiple, du manque et de la négativité de ses expériences.
La rencontre de l’autre produit donc un sujet qui doute.
Un sujet lacunaire, un sujet en formation et en devenir,
un sujet qui est principalement en manque de l’autre
pour prendre conscience de soi, et reconnaître le manque
de soi.
En effet, ce n’est qu’au prix
d’une véritable relation à l’autre qu’est offerte au
sujet sa propre multiplicité, et par conséquent sa chance
de se former et de devenir. Je pourrais me permettre
d’affirmer, à cette étape-ci, que le déploiement de notre
potentiel de formation et de transformation est tributaire
des occasions de rencontre et de dialogue que nous avons
la chance de vivre. À la suite de Gadamer (1996, 402),
reconnaissons que la rencontre avec l’autre et la relation à l’autre
sont fondamentalement fondées sur le langage commun:
Tout
dialogue présuppose un langage commun. Il y a là, comme
disent les Grecs, quelque chose qui a été déposé au milieu
(de nous), quelque chose auquel les interlocuteurs ont
part, et dont ils s’entretiennent. [...] Ce n’est pas
là un processus extérieur, qui se bornerait à ajuster
des outils; il n’est absolument pas exact de dire que
les interlocuteurs s’adaptent l’un à l’autre; dans le
dialogue réussi, ils se soumettent au contraire tous
les deux à la vérité de la chose, et cette vérité les
unit en une communauté nouvelle. L’explication-entente à laquelle
on procède dans le dialogue ne consiste pas à faire tout
simplement valoir et triompher son propre point de vue,
elle est au contraire la métamorphose qui vise à introduire
dans ce qui est commun, et à la faveur de laquelle nul
ne reste ce qu’il était.
Le dialogue, plutôt que de
consolider nos points de vue et de nous enfermer dans
nos certitudes, y introduit le doute. Le doute, c’est
ce qui nous permet d’assouplir, voire même d’affaiblir,
nos certitudes et de nous en méfier. En effet, ce n’est
que dans la perte des certitudes ou, mieux encore, dans
la remise en question permanente de nos principes et
de nos manières habituelles de nous comprendre et de
comprendre le monde, comme dans la distanciation consciente
vis-à-vis de nos pris pour acquis, qu’existe la possibilité de
tout devenir, ainsi que celle de l’émergence du nouveau.
C’est dans ce sens que Jorge
Larrosa (1998, 148) affirme que, dans tout processus
formatif, «il y a de la tension, de la destruction et
de la négation», puisque la formation expérientielle
ne peut pas se réduire à une forme harmonieuse, linéaire, édifiante
et constructive. Nos expériences sont formatives dans
la mesure où elles mettent à l’épreuve notre identité et
nos certitudes. Une pensée recluse dans ses certitudes
n’en est pas une. C’est une pensée qui se croit peut-être à l’abri,
mais elle n’est en aucun cas capable de se sauver du
dogmatisme mortifère qui la menace ni d’éviter de s’empeser
dans une cravate, une toge ou une soutane de prédicateur,
comme le dit ironiquement Jorge Larrosa (1998, 148).
1.3.5 L’écrit
Celui
qui écrit s’en va plus loin que soi. Il parle à mots
de loups il va vers la parole faible. Il va vers la parole
nue, retournée comme un gant. Il éclaire en parlant sa
propre absence.
—Christian
Bobin
Nul
ne témoigne pour le témoin.
—Paul
Celan
Si personne ne témoigne pour
le témoin, comme nous dit Paul Celan, nous avons chacun
pour notre compte la responsabilité de témoigner pour
nous-mêmes. D’où la nécessité de laisser des traces,
de les confier à un écrit. À un texte qui témoignera
de notre co-naissance, à la manière d’un certificat de
naissance. Un texte qui deviendra un lieu pour le repos
de ce que nous étions auparavant et de tous ceux qu’on
avait aimés qui ne sont plus, à qui nos dépouilles n’ont
pu survivre. Une trace qui témoignerait du temps qu’on
aura pris pour les accompagner dignement en vue de ne
pas entraver leur renaissance. En vue de créer la vie à même
leur mort.
Cet écrit constituera aussi
un lieu pour accueillir la peine du monde, pour écouter
et comprendre son cri. Il pourra produire des sujets.
Traversé par une voix, il parlera, non d’espoir, mais
d’espérance. À ce titre, il pourra écouter, aussi bien
le premier cri des enfants naissants, que le dernier
soupir des agonisants. Il voudrait laisser suffisamment
de place à l’autre, pour qu’à son tour il se cherche;
c’est un écrit qui rêve d’inviter l’autre à refaire pour
lui-même cette quête de soi, de son sens et de sa continuité.
C’est un écrit qui constitue un appel pour son lecteur,
une interpellation, afin qu’il puisse tâter en soi son
vouloir-être, son devoir-se-former, son pouvoir-être à lui.
Cet écrit se voudrait donc, pour l’autre, un événement,
une expérience, une occasion qu’il pourra saisir, en
vue de se faire lui-même l’événement de ses dires.
Cela pourrait être un espace
de rencontre, à l’intérieur duquel les autres pourraient
s’installer pour s’entretenir à propos de l’entretien. À propos
de ce grand ménage intérieur, comme dirait Madeleine
Gagnon (1994), un grand ménage qui se fait longtemps
et qui reste toujours à refaire, comme dans les maisons.
Une œuvre tenant lieu de miroir, au sein de laquelle
ceux qui souffrent pourraient se retrouver, car il saurait
non seulement leur parler, parler d’eux, mais aussi les écouter.
Une œuvre pour témoigner de
l’identité, du sens et du savoir construit tout le long
du processus, non seulement pour en témoigner, mais aussi
pour les communiquer, les partager, voire les confronter.
Un écrit qui tente, comme le recommande Bernadette Courtois
(1995), de transformer un savoir local d’usage en savoir
transférable.
Un écrit qui autorise le premier
balbutiement de construction de sens et qui laisse assez
de place pour qu’on puisse, en plus de le confronter,
se l’échanger. Je n’achève pas… Je commence… cette marche
infinie à laquelle je te convie. Nos êtres, à présent,
ont appris l’émerveillement et nos yeux, l’éblouissement.
Nous ne pouvons plus nous contenter du manque d’éclat
propre aux apparences qui tapissent les surfaces de notre
quotidien éclairé par l’éphémère lumière du jour. Nous
savons désormais, au plus intime de nous-mêmes, que,
dans les profondeurs, brille un trésor précieux, insoupçonnable
et constant, qu’on ne cessera plus jamais de rechercher.
Voici, très chère enfant,
ce que j’avais à te dire, voici ce que j’avais à t’offrir.
Comme disait le chanteur, c’est presque rien.
Presque rien
Et voilà ce je sais faire
Du vent dans des coffres en bambou
Des pans de ciel pour mettre à tes paupières
Et d’autres pour pendre à ton coup
C’est rien que du ciel ordinaire
Du bleu comme on en voit partout
Mais j’y ai mis tout mon savoir-faire
Et toute notre histoire en-dessous
Tu vois, c’est presque rien
c’est tellement peu
C’est comme du verre, c’est à peine mieux
Tu vois c’est presque rien...
C’est comme un rêve, comme un jeu
Des pensées prises dans des perles d’eau claire
Je t’envoie des journées entières
Des chats posés sur les genoux
Des murs couverts de fleurs que tu préfères
Et de la lumière surtout
Rien que des musiques légères
Une source entre deux cailloux
Du linge blanc sur tes années de guerre
C’est tout ce que je sais faire c’est tout...
Tu vois, c’est presque rien
c’est tellement peu
c’est comme du verre, c’est à peine mieux
Tu vois c’est presque rien...
c’est comme un rêve, comme un jeu
Des pensées prises dans des perles d’eau claire
Doo doo doo doo...
—Francis
Cabrel ( 1999) «Hors saisons»
C’est tout ce que je sais,
c’est tout ce que je sais faire. C’est tout ce que j’ai
appris. C’est tout ce que je suis, c’est tout ce que
je suis devenue après avoir « donné du front contre
les bornes du langage », comme le disait Wittgenstein(
1971, 155) dans ses Leçons et conversations. C’est tout ça et c’est presque rien. C’est le résultat
de l’expérience de ma propre finitude. De cette expérience
dont je ne parviens pas à communiquer l’essentiel, à la
manière de Gadamer, comme le rapportait Grondin (1993,
184):
Dans
un entretien récent, on a demandé à Gadamer ce qu’il
tenait pour le plus digne d’être communiqué de son expérience
de vie. Il a répondu: «Je crois que ce qu’il y a de plus
digne d’être communiqué, c’est ce qui ne se laisse pas
communiquer.»
Même si je doute d’avoir réussi à te
communiquer l’essentiel de mon expérience, ne perdons
pas de vue que, dès le départ, mon intention était davantage
de te faire part de cette possibilité pour chacun de
nous de tracer son propre chemin que de t’indiquer le
chemin à suivre.
J’ose simplement espérer que
cet entretien te permettra de te souvenir, lorsque tu
en auras besoin, que c’est lorsque tout semble mal aller
qu’il ne faut pas se laisser tomber.
Bibliographie
Arendt,
Hannah. 1994. Vies politiques. Paris: Éditions Gallimard.
Artaud, Gérard. 1978. Se connaître
soi-même: la crise d’identité de l’adulte. Montréal: Éditions de l’Homme.
Bacqué, Marie-Frédérique. 1995. Le
deuil à vivre. Paris: Éditions Odile Jacob.
Barbier, René. 1996. La Recherche-Action, 112. Paris: Éditions Economica.
Barbier, René. 1997. L’approche
transversale: L’écoute sensible en sciences humaines, 357 Paris: Anthropos.
Barclay, C. R. et R. M. Hodges. 1990. « La
composition de soi dans les souvenirs autobiographiques ».
In Psychologie française, 35 (1), 59-65.
Barthes, R. Roland Barthes. 1975. Paris: Éditions du
Seuil.
Bertaux, D. 1980. «L’approche biographique:
sa validité phénoménologique, ses potentialités.» In Cahiers
internationaux de sociologie, no 69, 197-225.
Blanchot, Maurice. 1980. L’écriture
du désastre. Paris: Éditions Gallimard.
Bobin, Christian. 1985. La souveraineté du
vide. Paris: Éditions Gallimard.
Bobin, Christian. 1989. La part
manquante.
Paris: Éditions Gallimard.
Bobin, Christian. 1996. La plus
que vive.
Paris: Éditions Gallimard.
Caouette, Charles. 1997. Éduquer.
Pour la vie! Montréal: Éditions ÉcoSociété.
Chabot, Colette. 1997. À moitié sage.
Québec: Éditions Québécor.
Chené, A. et J.P. Theil. 1989. Expérience,
formation de la personne et savoir-faire-sens. Communication présentée au IVe Symposium du Réseau international de recherche-formation
en Éducation permanente, Paris.
Cornely, Alain. 1997. Qui écoute. Paris: Le souffle d’or
Courtois, Bernadette. 1989. «L’apprentissage
expérientiel: une notion des pratiques à défricher,» In Éducation
Permanente,
no 100 et 101.
Courtois, Bernadette. 1995. «L’expérience
formatrice entre auto et écoformation.» In L’autoformation
en chantier,
Revue Éducation Permanente, no 122, 31-46.
Courtois, Bernadette. et Gaston. Pineau.
1991. La formation expérientielle des adultes. Paris: La Documentation
française.
Couturier, Fernand. 1990. «Herméneutique
et pratique, Essai sur Heidegger et Gadamer.» In Couturier,
F. et al. 1990 Herméneutique.
Traduire, interpréter, agir. Québec: Fides.
Croce, B. 1968. L’histoire comme
pensée et comme action. Genève: Librairie Droz.
Daignault, Jacques. 1985. Pour
une esthétique de la pédagogie. Ottawa: Éditions N.H.P.
Daignault, Jacques. 1989. Le complexe
d’Antigone et l’éducation, une question de solidarité, texte inédit.
Daignault, Jacques. 1991. Des notes
pédagogiques, un problème d’écriture en éducation, texte inédit, Rimouski,
1992, «Parler dans la lecture, écouter dans l’écriture».
In Collectif, Compétence et formation des enseignants. Trois-Rivières, UQTR-AQUFOM.
Daignault, Jacques. 1992(a). «Parler
dans la lecture, écouter dans l’écriture.» In Collectif, Compétence
et formation des enseignants. Trois-Rivières: UQTR-AQUFOM.
Daignault, Jacques. 1992(b). Écrire
l’enseignement, texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1994. Dépouillement
et entretien, texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1994. Sérénité, texte inédit. Notes de
cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997(a). L’autobiographie
mixte ou la modalité acousmatique, texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997 (b). La
joie…,
texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997 (c) . Les
quatre piliers du cube. Quelques références sur Deleuze
et Guattari, texte inédit. Notes de
cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997 (d). Pensées… sur
Bobin,
texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997 (e). Problématiser
du côté du vécu…, texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997 (f). Un
accident surnaturel…, texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
Daignault, Jacques. 1997 (g). Un
horizon problématique, texte inédit. Notes de cours: Maîtrise en éducation.
De Lubac, Henri. 1959. Paradoxes. Paris: Éditions du Seuil.
Deschamps, Claudine. 1993. L’approche
phénoménologique en recherche. Montréal: Guérin universitaire.
Desmarais, Danielle. et Paul. GRELL.
1986. Les récits de vie: théorie, méthode et trajectoires
types. Montréal: Éditions Coopératives
Albert Saint-Martin.
Desroches, Henry. 1994. Théorie
et pratique de l’autobiographie raisonnée, Document UCI (Université coopérative
internationale).
Desrosiers, Claudine. 1995. Une
démarche poétique en éducation, Mémoire de maîtrise en éducation non publié. Rimouski:
Université du Québec à Rimouski.
Dewey, John. 1947. Expérience et éducation.
Paris: Bourrelier.
Dilthey, W. 1988. Le monde de l’esprit,
Tome III: L’édification du monde historique dans les
sciences de l’esprit. Traduit
sur mesure. Paris: Éditions du Cerf.
Dominicé, Pierre. 1990. La biographie éducative. Paris: Éditions de L’harmattan.
Dumont, Fernand. 1968. Le lieu
de l’homme. La culture comme distance et mémoire…Montréal: Éditions HMH..
Dumont, Fernand. 1997. Récit d’une émigration:
mémoire.. Québec: Boréal
Dürckheim, Karlfried Graf. 1992. Le centre de l’être.
Paris: Éditions Albin Michel.
Dürckheim, Karlfried Graf. 1998. Chemin de vie. Paris: Éditions de la
Table ronde.
Fabre, Michel. 1972. Apprendre à être.
Rapport de la Commission internationale sur le développement
de l’éducation. Paris: Éditions Fayard.
Fabre, Michel. 1994. Penser la
formation.
Paris: Presses Universitaires de France.
Ferraroti, F. 1983. Histoire et
histoires de vie, la méthode biographique dans les
sciences sociales. Paris: Méridiens Klincksieck.
Finger, M. 1984. « La méthode biographique
et les problèmes épistémologiques de la civilisation
occidentale ». In Éducation permanente,
no 100-101. Paris.
Finger, Mattias. 1984. Biographie
et herméneutique. Les aspects épistémologiques et méthodologiques
de la méthode biographique. Faculté d’éducation permanente, Université de Montréal.
Finger, Mattias. 1986. «Contre l’instrumentation
de la méthode biographique, Pratiques du récit de vie.» In Cahiers
de l’Université de Genève, no 44.
Fischer, Gustave-Nicolas. 1994. Le
ressort invisible. Vivre l’extrême. Paris: Éditions du Seuil.
Foucault, Michel. 1984. Le souci
de soi. Histoire de la sexualité II. Paris: Éditions Gallimard.
Frankl, Viktor E. 1966. Un psychiatre
déporté témoigne. Paris: Éditions du Chalet.
Frankl, Viktor E. 1988. Découvrir un sens à la
vie. Québec: Éditions de l’Homme.
Freire, Paul. 1974. Pédagogie des
opprimés.
Paris: Maspéro.
Gadamer, H.G. 1990. «Qu’est-ce que
la praxis: Les conditions de la raison sociale.» In Couturier,
F. et al. Herméneutique: traduire, interpréter, agir. 13-34. Cap-Sanit-Ignace: Éditions Fides.
Gadamer, H. G. 1996. Vérité et
méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, 13-34. Paris: Éditions
du Seuil.
Gagné, Claudie. 1999. «De dialogues
de paradoxes» In Protée, Automne 1999, 15-22.
Gagnon, Madeleine. 1994. Le vent
majeur.
Montréal: VLB Éditeur.
Garnier, J. 1980. Penser la praxis.
Paris: Presses Universitaires de France.
Girardi, G. 1979. Une éducation
pour Libérer l’homme. Paris: Vie ouvrière-L’harmattan.
Glasersfeld, E. V. 1988. «Introduction à un
constructivisme radical.» In Watzlawick, P. (dir.). L’invention de la réalité, 19-43. Paris: Éditions
du Seuil.
Gray, Martin. 1971. Au nom de tous
les miens. Paris: Éditions Robert Laffont.
Gray, Martin. 1977. La vie renaîtra
de la nuit. Paris: Éditions Robert Laffont.
Grell, Paul. 1986. “Les récits de
vie: une méthodologie pour dépasser les réalités partielles.” In
Desmarais, D. et P. Grell (Éd.), Les récits de vie,
théorie, méthode et trajectoires types, 151-176. Montréal: Éditions
Saint-Martin.
Grondin, Jean. 1993. L’universalité de
l’herméneutique. Paris: Presses Universitaires de France.
Gusdorf, Georges. 1975. “De l’autobiographie
initiatique à l’autobiographie genre littéraire.” In Revue
d’histoire littéraire de la France, no 75, 957-994.
Gusdorf, Georges. 1991. Lignes
de vie, les écritures du moi, tome 1. Paris: Odile Jacob.
Gusdorf, Georges. 1991. Lignes
de vie, autobiographie, tome 2. Paris: Odile Jacob.
Harel, Simon. 1994. L’écriture
réparatrice: Le défaut autobiographique, (Leiris, Crevel, Artaud). Montréal:
XYZ Éditeur.
Heidegger, Martin. 1962. “Hegel et
son concept de l’expérience X,” In Chemins qui ne
mènent nulle part. Paris: Éditions Gallimard.
Heidegger, Martin. 1986. Être et
le temps.
Paris: Éditions Gallimard.
Honoré, Bernard. 1977. Pour une
théorie de la formation: dynamique de la formativité. Paris: Payot.
Honoré, Bernard. 1990. Sens de
la formation, Sens de l’être: En chemin avec Heidegger, 255. Paris: Éditions de L’harmattan.
Honoré, Bernard. 1992. Vers l’œuvre
de formation: l’ouverture à l’existence. Paris: Éditions de L’harmattan.
Imbert, Francis. 1985. Pour une
praxis pédagogique. Paris (Virgneux): Matrice.
Imbert, Francis. 1987. La question
de l’éthique dans le champ éducatif: pour une praxis
de la pédagogie. Paris (Virgneux): Matrice.
Imbert, Francis. 1992. Vers une
clinique du pédagogique. Paris (Virgneux): Matrice.
Josso, Christine. 1988. Le sujet
en formation. Thèse de doctorat. Genève: Faculté de psychologie et des sciences de
l’éducation, Université de Genève.
Josso, Christine. 1990. Cheminer
vers soi.
Lausanne: Éditions L’Âge d’Homme.
Jung, Carl-Gustave. 1962. L’homme à la découverte
de son âme. Genève: Éditions du Mont Blanc.
L’Hotellier, Alexandre. 1974. “ La
formation en question ”. In Formation I. Paris: Payot.
Landry, Francine. 1991. “Vers une
théorie de l’apprentissage expérientiel.” In Courtois,
B. et G. Pineau. La formation expérientielle des adultes, 21-28. Paris: La Documentation française.
Larrosa, Jorge. 1998. Apprendre
et être: Langage, littérature et expérience de formation. Paris: E.S.F. Éditeur.
Leahey, J., Marcoux, J., Sauvageau,
J. Et A. Spain. 1989. “L’élaboration de la méthode d’une
recherche d’inspiration phénoménologique: quiproquos
et imbroglios.” In Baribeau, C. et M. Arriola-Socol. Approche
phénoménologique de la recherche, Actes du colloque de
l’ARQ tenu à l’Université du Québec à Trois-Rivières
le 25 novembre 1988, 27-43. Montréal: Association pour
la recherche qualitative.
Lejeune, Claire. 1986. Du point
de vue du tiers. Cahiers du craie. Montréal: Éditions de la Nouvelle Barre du Jour.
Lejeune, Claire. 1990. L’atelier. Montréal: L’Hexagone.
Lejeune, Claire. 1992. L’éthique
de l’expérience . In Réseaux, L’expérience éthique, (p. 64-66), 119 p.
Lejeune, Claire. 1993. Le livre
de la sœur.
Montréal: L’Hexagone.
Lejeune, Claire. 1998. Le livre
de la mère.
Bruxelles: Éditions Luce Wilquin.
Lejeune, Philippe. 1971. L’autobiographie
en France.
Paris: Armand Colin Éditeurs.
Lejeune, Philippe. 1980. “Je” est un autre. Paris: Éditions du Seuil.
Leloup, Jean Yves, Marie de Solemne, Etienne Klein, André Comte-Sponville
(1998) «Aimer désespérément» Paris. Editions Dervy ...
Léon,
Antoine. 1984. L’histoire de l’éducation aujourd’hui. Paris: UNESCO.
Levi, Primo. 1958. Si c’est un
homme: Souvenirs, (Trad. française, 1987). Paris: Julliard.
Levi, Primo. 1989. Les naufragés
et les rescapés. Paris: Éditions Gallimard.
Lévinas, Emmanuel. 1961. Totalité et
infini.
La Haye: Nijhoff.
Lévinas, Emmanuel. 1982. Éthique
et infini.
Dialogue avec Philippe Nemo. La Haye: Nijhoff.
Lévinas, Emmanuel. 1991. Entre
nous.
Essais sur le Penser à l’autre. Paris: Grasset et Fasquelle.
Lévinas, Emmanuel. 1993. Dieu,
la mort et le temps. Paris: Grasset et Fasquelle.
Malherbe, Jean-François et G. Durant.
1992. Vivre avec la souffrance. Repères théologiques. Montréal: Éditions Fides.
Malherbe, Jean-François. 1992. Souffrir
Dieu. La prédication de Maître Eckhart. Coll. “Théologies.” Paris: Éditions
du Cerf.
Malherbe, Jean-François. 1997. La
conscience en liberté. Québec: Éditions Fides.
Maslow, A. H. 1972. Vers une psychologie
de l’être. Paris: Fayard.
May, G. 1979. L’autobiographie. Paris: Presses Universitaires
de France.
Merleau-Ponty, Maurice. 1945. Phénoménologie
de la perception. Paris: Éditions Gallimard.
Merleau-Ponty, Maurice. 1965. Sens
et non-sens. Paris: Nagel.
Montigny, Johanne de. 1985. Le
crash et le défi: Survivre. Montréal: Éditions du Remue-Ménage.
Morais, Sylvie. 1998. Une rupture
de discours entre l’artiste et le pédagogue: Une expérience
esthétique compromise, essai phénoménologique. Mémoire présenté à l’université du
Québec à Rimouski comme exigence partielle du programme
de maîtrise en science de l’éducation, Québec, Département
des sciences de l’éducation, Université du Québec à Rimouski.
Morin, Edgar. 1969. Le vif du sujet.
Paris: Éditions du Seuil.
Morin, Edgar. 1974. “Au-delà de la
complication, la complexité.” In Revue internationale
des sciences sociales, XXVI, 4.
Morin, Edgar. 1981. “ Pour un
paradigme de complexité, réponses aux questions de Yannick
Blanc, dialogue à propos de la Méthode ”. In Dialectiques, n°31, Hiver.
Morin, Edgar. 1982. Science avec
Conscience. Paris:
Fayard.
Morin, Edgar. 1986. La méthode 3. La connaissance
de la connaissance, 185. Paris: Éditions du Seuil.
Moyse, Michel. 1991. “L’accompagnement
d’une expérience: la réadaptation des tétraplégiques
et paraplégiques récents.” In Courtois, B. et G. Pineau. La
formation expérientielle des adultes, 119-130. Paris: La Documentation
française.
Ouellet, Pierre. 1990. Chutes:
La littérature et ses fins. Montréal: Éditions de l’Hexagone.
Paré, André. 1987. Le journal,
Instrument d’intégrité personnelle et professionnelle. Québec: Le centre d’intégration
de la personne de Québec.
Pauchant, Thierry C. et I. I. Mitroff.
1995. La Gestion des crises et des paradoxes. Prévenir
les effets destructeurs de nos organisations. Montréal: Éditions Québec/Amérique-Presses HEC.
Peneff, J. 1990. La méthode biographique. Paris: Armand Colin Éditeurs.
Pineau, Gaston. 1986. L’accès à l’auto
et à la formation. Montréal: Université de Montréal.
Pineau, Gaston. 1989. “La formation
expérientielle en auto, éco et coformation.” In Éducation
permanente, no 100-101.
Pineau, Gaston. 1995. “Recherche sur
l’autoformation existentielle: des boucles étranges entre
auto et exoréférences.” In L’auto formation en chantier,
Revue d’Éducation permanente, no 122, 165-178.
Pineau, Gaston. 1996. “ Les histoires
de vies comme art formateur de l’existence ”. In Pratiques
de Formation (Analyses): Les filiations théoriques des
histoires de vies en formation, n°31, janvier.
Pineau, Gaston. et Guy. JOBERT (coord.).
1989. Les histoires de vies, Tome I: Utilisation pour
la formation. Paris: Éditions de L’harmattan.
Pineau, Gaston. et Guy. JOBERT (coord.).
1989. Les histoires de vies, Tome II: Approches multidisciplinaires. Paris: Éditions de L’harmattan.
Pineau, Gaston. et Marie. Michelle.
1983. Produire sa vie, Auto-Formation te Autobiographie. Montréal: Éditions Saint-Martin.
Poirier, J., Clapier-Valladon, S.
et P. Raybaut. 1983. Les récits de vie: théorie et
pratique. Paris: Presses Universitaires
de France.
Ricœur, Paul. 1986. Du texte à l’action:
essais sur l’herméneutique, Vol. II. Paris: Éditions du Seuil.
Rilke, Raine-Maria. 1937. Lettre à un
jeune poète. Paris:
Bernard-Grasset.
Roelens, Nicole. 1991. «Métabolisme de l’expérience
en réalité et en identité.» In Courtois et Pineau. La
formation expérientielle des adultes. Paris: La documentation française.
Rogers, Carl. 1968. Le développement
de la personne. Paris: Dunod.
Saint-Arnaud, Yves. 1982. La personne
qui s’actualise, traité de psychologie humaniste. Chicoutimi: Gaëtan Morin Éditeur.
Saint-Arnaud, Yves. 1983. Devenir
autonome.
Montréal: Actualisation, Le Jour Éditeur.
Santaner, Marie-Abdon. 1992. De
l’exode à l’exil: au prix du corps. Paris: Éditions Desclée de Brouwer.
Semprun, Jorge. 1994. L’écriture
ou la vie.
Paris: Éditions Gallimard.
Serres, Michel. 1991. Le tiers
instruit.
Paris: Éditions François Bourin.
Sibony, Daniel. 1991. Entre-Deux:
l’origine en partage. Paris: Éditions du Seuil.
Sölle, Dorothee. 1992. Souffrances. Paris: Cerf.
Souzenelle, Annick de et Jean Mouttapa.
1993. La parole au cœur du corps: l’être et le corps. Paris: Éditions Albin
Michel.
Tillich, Paul. 1967. Le courage
d’être,
(2e éd.).
Bruxelles: Casterman.
Varela, F. J. 1989. Autonomie et
connaissance, Essai sur le Vivant. Paris: Éditions du Seuil.
Vasse, Denis. 1983. Le poids du
réel, la souffrance. Paris: Éditions du Seuil.
Vattimo, Gianni. 1991. Éthique
de l’interprétation. Paris: Éditions de la Découverte.
Weil, Simone. 1962. La pesanteur
et la grâce. Bussière (France): Le Monde en 1018.
Weil, Simone. 1966. Attente de
Dieu. Paris: Fayard.
Wilber, Ken. 1984. Le paradigme holographique. Montréal: Le Jour.
Wilber, Ken. 1997. Une brève Histoire
de tout. Boucherville: Éditions de Mortagne.
Wittgenstein, L. (1971). Leçons
et conversations. suivies de conférences sur l’Éthique, Paris, Gallimard.