|
|
|
Léger, D. (Fall 2005). Comme on imagine les anges et non comme
sont les reflets. Essai de réintégration de l’ombre dans une praxis éducative Educational
Insights, 9(2).
[Available: http://www.ccfi.educ.ubc.ca/publication/insights/v09n02/articles/leger.html] |
|
|
|
Comme on imagine les anges et non comme
sont les reflets.
Essai de réintégration de l’ombre dans une praxis éducative
Diane
Léger
Université du Québec à Rimouski, P.Q
Le
témoignage d’un segment de parcours de formation
personnelle et professionnelle
Les éducateurs
forment-ils des personnes adaptées à la culture
et aux normes sociales portées par une morale
ou des sujets qui adviennent à eux-mêmes dans
une position éthique? Face à cette question
occultée mais centrale en éducation, tant dans
la perspective de l’éducateur que de l’éduquée,
j’ai pris le pari de l’éthique et me suis engagée
dans un processus qui m’a menée à travailler
sur mon propre passage entre une éducation
morale (poièsis)
et une éducation éthique (praxis).
Un passage qui fait question non seulement
dans mon histoire singulière mais également
dans la problématique plus générale des finalités
et des pratiques de l’éducation.
C’est dans une approche d’inspiration phénoménologico-herméneutique
que s’est installé de lui-même le travail d’écriture
d’une praxis éducative. Il s’agit d’un travail concomitant d’élaboration intellectuelle
au coeur des concepts en jeu (éducation, morale, éthique,
praxis, ombre) et d’approfondissement en soi
du sens profond de l’expérience par des récits
autobiographiques, des extraits poétiques,
journalistiques ou de correspondances (indignation,
peur, désir, silence, parole, création) en
solidarité avec soi-même, les autres et le
monde. C’est ce travail d’écriture qui m’a
menée au processus de réintégration de l’ombre. Comme
on imagine les anges et non comme sont les
reflets, c’est donc
le récit d’un parcours; celui d’un passage
difficile de la morale à l’éthique, de l’image
d’un soi-objet à l’auto-création continuée
d’un sujet à travers une démarche de recherche
et de formation. C’est un récit de devenir,
un récit d’éducation. .
Je tenterai ici de témoigner des différents tours de piste réalisés
au cours de la recherche et de la rédaction
de ce mémoire de maîtrise achevé en 1998. Le
pari est gros, car la démarche s’est poursuivie
depuis dans le cadre d’une recherche doctorale
orientée vers la formation initiale à l’enseignement
mais toujours dans le même mouvement, celui
d’une praxis éducative. Cette praxis éducative s’est imposée dans mon parcours personnel et dans mon parcours professionnel
de formatrice et de chercheure comme une façon
de survivre à mon indignation face aux absurdités,
aux manques d’éthique d’une humanité dont je
me sens partie et responsable. Elle s’est présentée à moi
comme une démarche éducative pour éviter de
sombrer dans le nihilisme ou dans le dogmatisme
(Daignault, 1994) et tenter de créer de nouveaux
rapports avec moi-même, les autres et le monde.
La praxis éducative
Quelques précisions
sur le concept de praxis éducative s’avèrent nécessaires pour comprendre l’orientation,
le sujet et la structure de ma démarche de
recherche. La praxis éducative, en tant que processus de formation dans
une visée éthique, a constitué le contexte
théorique sur lequel s’appuie toute ma recherche.
Qualifié de philosophie pratique, ce concept
est à la fois un ancrage fondamental de la
visée éthique et un principe structurant de
cette même visée (Ricoeur, 1990). La praxis éducative est une démarche qui ne trouve pas sa valeur dans la
production d’un résultat extérieur et prédéterminé,
mais qui est fin absolue et action qui ne s’achève
jamais. La praxis est un «acte à travers
lequel le sujet (…)non seulement exerce et
développe ses capacités, mais encore, ne cesse
de s’auto-créer, d’ex-sister (sic), à travers
l’auto-création et l’ex-sistence d’un autre/d’autres
sujets ” (Imbert, 1987, 19).
La praxis est un concept philosophique qui engage
des rapports de réciprocité entre la théorie
et la pratique, mais également entre la formation
et le sujet. Ces rapports s’organisent autour
d’une visée éthique, comme l’illustre la figure
suivante.
Figure 1: Schéma de la praxis en tant que
concept unificateur.
La relation entre
théorie et pratique est ici considérée en tant
qu’unité entre la philosophie et l’action (Gramsi,
1984) dans une dynamique entre l’approfondissement
de l’expérience singulière du sujet (la pratique),
dans une perspective phénoménologique, et l’élaboration
dans les concepts (la réflexion théorique),
dans une perspective herméneutique. Le schéma
suivant illustre cette dynamique en deux spirales
dont les mouvements sont liés l’un à l’autre
dans la praxis.
Élaboration
théorique
ancrée
dans
les
référents culturels |
 |
Approfondissement
expérientiel
ancré dans la
singularité du
sujet |
Figure
2: La praxis et les spirales phénoménologique
et herméneutique (Daignault, 1994)
La relation entre
le sujet et la formation constitue quant à elle
la réalité matérielle, l’ancrage spatio-temporel
dans lequel et avec lequel la praxis prend forme : le pilier du projet transformateur.
La formation est entendue ici dans son acception
existentielle d’une quête de sens indissociable
du sujet qui la porte; qui correspond à la
visée phénoménologique d’ «apprendre à être» (Carré, Moisan, Poisson, 1997). Le sujet se forme
dans un rapport à la fois direct (l’expérience
sensible, l’inscription du sujet dans l’espace)
et un rapport réfléchi (l’expérience narrative,
son émergence dans la langue) à lui-même, aux
autres et au monde. «Rendre possible l’émergence
d’un sujet de désir, capable de prendre les
initiatives qui lui permettront de s’accomplir
comme personne dans l’estime de soi, la sollicitude
pour autrui et le respect des institutions
quand elles servent la justice» (de Villers, 1994, 58-59), tel est l’objectif
ultime de la formation du sujet dans une visée éthique.
Dans ce contexte,
l’éthique représente à la fois l’horizon de
la relation théorie/pratique et de la relation
formation/sujet. Elle est comprise en tant
que démarche d’“interrogation d’un sujet
sur la finalité de ses actes (…) interrogation qui le place d’emblée devant la
question de l’Autre” (Meirieu,1991,
11) et devient expérience éthique au moment
où le sujet fait un «retour au-dedans de
lui-même»(Fortin, 1993), s’engage dans une «pratique de soi», c’est-à-dire agit sur lui-même, entreprend
de se connaître, se contrôle, s’éprouve, se
perfectionne, se transforme (Foucault, 1984).
Cette expérience est décrite par Fortin (1993)
comme une brèche qui s’entrouvre sur l’expérience
morale normative, une autodétermination qui
permet au sujet d’élaborer son projet transformateur
de lui-même et qui l’entraîne à traverser les épreuves
de l’étrangeté, de la dérive hors norme, du
vide et de la réponse. C’est le processus de
l’advenir d’un sujet avec d’autres. On saisit
alors que la réflexion et l’expérience éthique
dépasse la déontologie, dimension plus normative,
pour rejoindre la question du sujet et du sens
de l’agir humain (Gohier, 1997) et ainsi s’inscrire
de plein fouet dans un acte de formation qui
fasse partie d’une praxis.
La praxis se conçoit également en tant qu’acte de penser et d’agir en solidarité (Gadamer,
1990). Une solidarité interne entre la théorie
et la pratique, la pensée et l’agir. Une solidarité interne
entre ce que je suis et ce que je puis devenir, “soi-même
devenant autre” (Giroux,
1997), mais aussi, une solidarité externe dans
une rencontre véritable avec l’autre et les
autres. Cette praxis ouvrirait
sur le “possible” et sur une relation éducative
qui pourrait se développer “entre sujets
engagés chacun pour leur part dans un processus
dont la visée n’est plus l’achèvement mais
un état d’inachèvement” (Imbert, 1985, 7). La praxis constitue
ainsi une “pensée
agissante”, “une action de la pensée” éminemment bousculante au plan institutionnel et politique.
Cette dynamique s’est opérée concrètement
par le travail d’auto- et de co-formation soutenu
par la lecture-écriture-réécriture et la médiation
de l’autre et des référents culturels. Je tenterai
de témoigner de ce parcours qui fut le mien
en le structurant selon les segments de spirales
que j’ai pu identifier comme les plus significatifs
aux plans expérientiel et réflexif et dans
leurs interactions mutuelles.
«Dans ce miroir je suis enclos»
Premier tour de piste : le «mal» et
l’indignation
Mon premier tour de piste au plan expérientiel
s’est réalisé autour de mon rapport au «mal.» J’ai
toujours vécu avec le sentiment profond d’être
unie à l’humanité tout entière. L’aliénation,
la souffrance des autres sont miennes, tout
autant que leur émancipation, leur mieux-être.
Déjà toute petite, je constate que le mal (ou
le manque d’amour) existe autour de moi: la
guerre, la faim, la course aux armements, les
abus, exploitations et injustices de toutes
sortes, la dégradation de l’environnement,
etc. Non seulement je constate les manifestations
du «mal,» mais j’observe également, qu’à différents
moments, une partie du monde provoque et/ou
assiste au spectacle de la misère de l’autre
sans se sentir liée à son destin. Inversement,
je me sens personnellement interpellée, concernée
et responsable par tout et de tout ce que je
considère injustifiable au plan moral. Toutes
ces aberrations, ces manques éthiques, liés
au silence désespéré et désespérant de mes éducateurs
devant mes questions insistantes, ainsi que
mon propre silence et mon inaction devant les
faits provoquent mon indignation. C’est dire
que si longtemps j’ai cru que c’était le manque
d’éthique des autres qui causait principalement
ma souffrance et celle du monde, je peux dire
aujourd’hui que c’est également mon propre
manque d’éthique face à moi-même, comme face
aux autres et face au monde, qui m’indigne
profondément. Paradoxalement, cette indignation
est animée par ma foi profonde en l’être humain
et ainsi en l’éducation. Je voudrais mieux
comprendre ces refus d’être et de devenir,
les miens comme ceux des autres, pour pouvoir
agir, pour pouvoir peut-être leur donner un
sens et ainsi m’éduquer et éduquer.
L’approche autobiographique m’a permis d’approfondir
mon histoire singulière de ce rapport au mal
et m’a menée à élaborer une réflexion relative à cette
expérience qui soit ancrée dans les référents
culturels, notamment autour des concepts de
morale, d’éthique et d’éducation, de telle
manière que cette histoire singulière ait pu
faire écho dans l’histoire d’autres personnes
ainsi que dans un domaine de recherche particulier.
Second tour de piste: élaboration de la
problématique de l’éthique et de sa place
en éducation (et plus particulièrement en
formation des maîtres)
À partir de ce parcours expérientiel, mon
deuxième tour de piste s’est amorcé autour
de la question suivante : «Comment faire
pour développer une compétence éthique chez
les futurs enseignants afin qu’éventuellement,
ces derniers puissent faire de même avec leurs
futurs élèves»? Cette question avait été soulevée
par le Conseil supérieur de l’éducation (1990)
dans son rapport annuel 1989-1990 intitulé «Développer
une compétence éthique: une tâche éducative
essentielle.» Ce rapport inscrivait la problématique éthique
dans la sphère publique québécoise. Au moment
où le contexte occidental contemporain est
marqué par une crise des fondements culturels,
sociopolitiques et métaphysiques (Morin, 1997),
le sens éthique des décideurs mais aussi celui
de chaque individu (Boivert et Olivier, 2000)
est interpellé; l’école, les enseignants et
leurs formateurs le sont également. Dans ce
rapport, le Conseil tentait de définir les
grands axes de cette «compétence éthique»de
façon opératoire en proposant des pratiques
pédagogiques susceptibles de favoriser leur
développement.
À partir des critiques
formulées autour de ce rapport (Bégin, 1997)
et de mes lectures sur le concept d’éthique
se dessine un nœud concernant cette façon déductive
et verticale de définir une compétence éthique
et les conditions de son développement à partir
d’une position axiologique et contextuelle
donnée. Contrairement à la morale, l’éthique
ne se situe pas dans une démarche logique et
déductive. Elle se situe plutôt dans le questionnement
en amont de l’introduction de l’idée de la
loi morale (Ricoeur, 1985). Elle est “ interrogation
d’un sujet sur la finalité de ses actes (…) interrogation qui le place d’emblée devant la
question de l’Autre” (Meirieu,
1991, 11). Il y a donc éthique quand par “l’acte
grave de position de liberté” un
sujet s’arrache au cours des choses (arrachement) et cherche à rompre les liens qui emprisonnent l’autre
(déliement)
et ainsi “quand à l’affirmation pour soi
de la liberté, s’ajoute la volonté que la liberté de
l’autre soit” (Ricoeur,
1985, 42-45).
J’en comprends que
la réflexion éthique contemporaine dépasse
largement le cadre déontologique ou encore
une compétence professionnelle déterminée et
opératoire (CSÉ, 1991; MEQ, 2001a), pour rejoindre
la question du sens de l’action humaine (Gohier,
1997, 199). Un sens qui est entendu dans son
acception d’une direction, d’un horizon, mais également
dans une acception de signification, de ce
qui fait sens et dans une acception axiologique de ce
qui donne de la valeur à la vie, à l’expérience
d’un sujet. Liberté, singularité, interrogation,
doute, incertitude, déliement, arrachement,
processus inachevé et inachevable, comment
avoir accès à cet univers éthique et l’insérer
dans un processus éducatif sans le dénaturer
ou en trahir la portée? L’institution scolaire,
de par sa mission de socialisation et ses règles
de fonctionnement, peut-elle offrir un espace
de construction de sens au plan individuel
et collectif, un espace de constitution pour
le sujet éthique? Si oui, à quelles conditions?
Le paradigme éducatif dominant dans lequel se situe actuellement l’école
est assis sur des visées essentiellement utilitaires
et cette dernière assume principalement des
fonctions instrumentales de «fabrication
de sujets-objets assujettis à différentes règles» (Imbert,
1987, 18). Au Québec, la récente réforme de
l’éducation réaffirmait cette mission de l’école
par les principes suivants: instruire, socialiser
et qualifier (MEQ
2001b). Dans cette perspective dite poiètique de
l’éducation, on se retrouve devant des «faire
producteurs, dira
Imbert, où la question du sujet, celle de
son autonomie, de sa capacité à s’auto-créer
tendent (sic) à se
voir oubliée,» et ce tant du côté du «sujet-objet» (élève) que du «sujet-producteur ou sujet-maître» (enseignant inscrit dans ces pratiques) (1987, 18-20). C’est le
projet «d’une mise en forme (en ordre) de
soi et des autres, d’une fabrication parfaitement
réglée et achevée,» notamment
sous l’égide de la «technico-didactique,» où le
paradigme adulte/enfant (sous toutes sortes
de formes) fige les relations entre le pôle
du pouvoir (pôle supérieur) et le pôle du non-pouvoir
(pôle inférieur) (1987, 22-23). Malgré la percée
du courant socioconstructiviste dans l’évolution
de l’enseignement, les finalités n’en demeurent
pas moins les mêmes...C’est la métaphore provocatrice
du «Frankenstein pédagogue» de Meirieu (1996). Alors, comment penser la question du sujet, de l’ex-sistence de la parole et du désir singuliers, et donc de l’éthique dans l’entreprise éducative,
tant dans ses finalités que dans ses pratiques?
Au plan des finalités,
serait-il envisageable, comme le propose Bourgeault
(1996), qu’il en soit en éducation de la morale,
tout autant que de l’éthique et du politique?
De la morale parce que c’est sans aucun doute
l’appropriation de l’héritage culturel, avec
ses clés et ses codes, qui permet l’insertion
et la participation à la vie de la collectivité,
mais qui permet éventuellement, aussi, d’en
modifier les règles. De l’éthique pour la promotion
de cela qui semble ouvrir à l’humanité son
avenir. Et du politique qui surgit directement
de l’interrogation éthique: pourquoi cet ordre
plutôt qu’un autre?
Selon
Imbert (1987), l’éthique lance à l’éducation
le défi «de ne plus viser le Un; ou encore
de briser la dominance de l’image; c’est-à-dire
de reconnaître que pour le vivant parlant,
il n’y a pas de modèle un, pas d’un référent,
pas de système fixe de représentations» (1987,
39). Et cette interpellation éthique ainsi
que l’ouverture qu’elle impose dans le champ éducatif
ne peuvent être entendues et reçues qu’à travers
une «praxis pédagogique ».
Ce
qu’entend Imbert par «praxis pédagogique»se
définit assez aisément en l’opposant à la fonction «poiètique» de
l’éducation. Ainsi, la «poièsis» est
réalisation «dans une œuvre (ergon) extérieure à l’agent» et de ce fait une activité qui cesse quand le but est atteint. Par
contre, la «praxis» est
une activité dont la véritable fin n’est que
l’activité elle-même; c’est-à-dire une activité qui
travaille à perfectionner l’agent et non un
objet extérieur à ce dernier, une activité qui
donc ne s’achève jamais. Ainsi en serait-il
d’une éducation éthique pour Imbert, et de
la praxis pédagogique.
Finalement,
pour Meirieu (1991), l’éthique occupe une place
irréductible dans l’entreprise éducative et
elle concerne particulièrement le pédagogue,
cet «éducateur qui se donne pour fin l’émancipation
des personnes qui lui sont confiées, la formation
progressive de leur capacité à décider d’elles-mêmes
de leur propre histoire et qui prétend y parvenir
par la médiation d’apprentissages déterminés» (13). Elle concerne donc cet éducateur qui accepte pleinement sa
responsabilité dans la constitution d’autrui
en sujet, dans son accès à l’humanité, mais
qui accepte également que ce postulat d’«éducabilité» soit constamment mis en échec sans pour autant y renoncer. Voilà cet éducateur
qui tente de réunir les conditions pour «qu’un
obscur projet de maîtrise accède à la position éthique» (Meirieu,
1991, 45).
Cela
me mène à considérer, à l’instar de Bourgeault
(1996), que toutes les pratiques éducatives,
où qu’elles prennent place, peuvent être placées «sous
le signe de la morale ou sous le signe de l’éthique;
sous le signe de la morale et sous le signe
de l’éthique» (25).
Ce qui caractérise la pratique éducative et
la place dans un camp ou dans l’autre se formulerait
ainsi: «qu’on dispense les savoirs constitués
comme donnés, clos, définitifs, ou qu’on invite à participer à leur
construction [...] lorsqu’on choisit d’exiger
la bonne réponse ou de provoquer une réflexion
critique.» Cependant, ajoute-t-il, «nul ne saurait inventer le savoir à partir
de rien, et l’invitation à participer à la
construction du savoir s’inscrit nécessairement
dans une dynamique de collaboration et de confrontation
qui tient compte de façon critique des acquis» (Bourgeault, 1995, 11). Mais encore faut-il que ce passage entre
savoir clos et savoir à construire, entre morale
et éthique, soit envisageable, possible, acceptable,
voire souhaitable par les éducateurs dans le
contexte où les finalités comme les pratiques
scolaires s’inscrivent dans la perspective poiètique dans laquelle le maître comme l’élève ont pour fonction de refléter
autre chose que ce qu’ils sont véritablement.
Le «bon élève» risque
de se voir privé de toute ex-sistence possible. Sa
fonction est de réfléchir, c’est-à-dire de
refléter. Refléter la réussite du Maître, celle
de l’institution scolaire, d’un milieu familial,
d’une classe sociale. Quant au «mauvais élève,» épinglé sur une image négative, il n’a
plus d’autre issue que de s’enfermer dans cette
image, d’en faire son in-signe. Si l’échec
est scolaire, il est aussi et avant tout échec
existentiel; il renvoit (sic) à l’impossibilité où se
trouve l’enfant de briser l’enfermement imaginaire,
d’ex-sister comme sujet. (Imbert,
1987, 60, je souligne)
Les enseignants
et les formateurs ont-ils le désir de voir
exister leurs étudiants en tant que sujets
singuliers porteurs d’un désir et d’une parole
et capables de devenir de véritables acteurs
au sein de cette crise de sens? Ont-ils pour
eux-mêmes ce désir de se voir exister en tant
que sujet éthique? Sont-ils prêts à risquer
les Figures et
les Images sur
lesquelles s’étayent leur Maîtrise (Imbert,
1987)? Sont-ils prêts à faire le deuil de cette
perspective poiètique pour s’engager dans un projet praxiste d’auto-production
de soi et des Autres? Quel peut être le rôle
de la formation (initiale ou continue) dans
cet acte?
À cette question,
il faut se résoudre à répondre, avec Rohart
(1992), que l’éthique enseignante est de l’ordre
de la sphère individuelle et que, tout au plus,
on peut rêver d’une complémentarité entre la
recherche personnelle menée par les enseignants
et l’aide que l’institution dans laquelle ils
oeuvrent peut leur apporter dans la poursuite
de cette quête de sens jusque de l’autre côté du
miroir.
Troisième tour de piste: face à l’indignation,
le silence et la peur
Au moment où j’étais
coincée dans ma réflexion avec ces concepts
riches et complexes, je m’étais inscrite à un
atelier d’écriture dans lequel j’avais choisi
de raconter, sous la forme d’anecdotes autobiographiques,
des expériences qui furent marquantes pour
moi et que j’avais organisées autour du thème «Après
l’école.» J’ai
débuté cette écriture sans me douter que dans
l’approfondissement de ce contenu expérientiel
pouvait se trouver la clé de l’impasse dans
laquelle je me trouvais au plan théorique.
En filigrane de ces récits se révèle une trame de fond de mon histoire :
ma peur de moi-même et d’Autrui et mon silence
devant mes indignations. Mais derrière ce miroir,
derrière le mien reflétant la bonne élève,
mais aussi reflétant la peur (le désir caché)
et le silence (la parole tue), persiste toujours
un sujet à devenir. Un sujet de parole et de
désir singuliers qui se manifeste par le mal-être,
la révolte, le sentiment de honte et de trahison
face à soi-même et aux autres, la peur de soi
et des autres, l’indignation...Derrière ce
miroir persiste le désir d’une véritable rencontre
avec soi-même (son désir et sa parole) et avec
autrui.
Voici donc des extraits
de mon mémoire relativement à ce reflet de
moi-même que j’ai prénommé Denia. Faire apparaître
l’envers du paraître. Tourner le miroir vers
le dedans, vers l’intérieur. Prendre le chemin
des mots et les faire tourner, se retourner
en soi. Se tourner, se retourner sur le chemin
qui mène vers soi. Pour tout voir autrement.
Se voir «soi-même comme un autre» pour utiliser les mots de Ricoeur (1990), mais aussi «soi-même
devenant autre»pour
employer ceux de Giroux (1997). Denia vient
de trouver une voie(x), même si elle ignore
encore ce qui l’y attend.
Le reflet
DENIA
Du plus loin
qu’elle se souvienne, Denia avait rêvé d’un
monde où tous seraient heureux. Mais ce désir
n’était peut-être pas aussi altruiste qu’il
pouvait l’annoncer. Son propre bonheur était
directement lié à celui des autres. Elle se
sentait une fraction d’un tout, mais à la fois
le tout dans sa fraction. Il en était ainsi.
Il lui semblait être
née d’une époque immémoriale, fragment d’une étoile éclatée,
ou dans le processus d’une potentielle constitution.
Elle refusait d’être condamnée à errer dans
cette vie.
Elle était donc
liée symboliquement à l’Autre. L’Autre en elle,
l’Autre en l’autre. Appelée—d’un appel irrationnel,
irrésistible, incontournable—à constituer ou
reconstituer le lien, les liens. Un appel à illuminer
le monde, ou plus humblement, à lui réfléchir
sa propre lumière, tel un miroir.
Sa véritable
condition humaine était cette mission transcendantale.
Cette dernière constituait le prix à payer
pour ne pas s’éteindre, une mission exigeante
mais qui exempte de l’errance. D’une vie qui
n’a pas de sens.
Toute petite,
elle comprend que «tout le monde» ne se sent
pas comme elle. Elle constate que des gens
subissent, de diverses façons, les conséquences
des actions des uns et des autres. Que plusieurs
ne sentent pas l’autre comme une fin en soi,
mais comme un moyen, un matériau à sa disposition
pour parvenir à leurs propres fins. Cela l’indignait
profondément, lui faisait extrêmement peur
et la rendait infiniment triste.
Mais elle croyait
toujours en sa mission. Comme une enfant qui
s’écorche les genoux, qui pleure un bon coup,
mais qui se relève et repart en courant au
risque de tomber à nouveau.
Quels sont les
mirages, les réalités? Comment arrivera-t-elle à formuler
son rêve, à ébaucher un projet pour poursuivre
ce rêve jusque de l’autre côté du miroir?
L’indignation.
HOLOCAUSTE
Denia avait 14
ans lorsque fut diffusée la série Holocauste.
Cette histoire relatait le sort tragique des
peuples juif et allemand à travers l’histoire
de la famille Weiss. Denia regardait assidûment
ces émissions mais devenait très bouleversée
après chaque épisode et en avait pour plusieurs
jours à s’en remettre. Elle était peinée, déçue,
puis révoltée, horrifiée, dégoûtée que des
humains puissent faire subir de telles atrocités à d’autres
humains; indignée que cela puisse arriver,
que cela soit arrivé.
Au delà de l’image
projetée par le petit écran en couleur, elle
imaginait toujours sa famille à elle à la place
de celle-là. Denia Weiss devenait la vedette
d’Holocauste. Elle se sentait Denia Weiss. Elle était Denia Weiss, son père, sa
mère et son frère en même temps. Méprisée d’abord,
puis séparée de son frère, de ses parents,
et de ses amis. Traquée, emprisonnée, torturée
et tuée avec la dignité qu’on offre à un rat
qu’on empoisonne et qui meurt à petit feu dans
un tuyau d’égoût. Dégouttant la haine, le mépris,
l’ignorance, la paresse...
Totalement indignée
par ces images, Denia souffrait. Elle avait
mal à l’humain en elle. Mal à son humanité.
Et personne ne semblait pouvoir trouver les
mots pour atténuer cette douleur ou tout au
moins, pour lui donner un sens.
Le père de Denia,
désemparé devant la souffrance de sa fille,
tenta de lui interdire de regarder la série.
Mais Denia faisait à sa tête, considérant que
si elle ne pouvait rien pour la famille Weiss
et toutes les familles Weiss d’hier et d’aujourd’hui,
elle se devait au moins de voir, de savoir,
de sentir en dedans d’elle la famille Weiss.
Aussi, tous les
mercredis soir après l’école, elle se hâtait
de faire ses devoirs pour pouvoir devenir à nouveau
Denia Weiss en traversant le petit écran.
La peur des autres.
CANICHE BLANC
La cloche avait
retenti dans toute la vieille école pour annoncer
la fin de l’avant-midi. Denia marchait avec
quelques copines le long du trottoir de ciment,
là où les feuilles s’accumulent, en traînant
les pieds pour les faire voler, un peu.
Elle se sentit
mal en apercevant un attroupement de jeunes,
un peu plus loin en avant. Un attroupement
naturel d’enfants sur la rue n’annonçait jamais
rien de très beau... Demeurant à distance du
groupe, Denia distingua au milieu des enfants
un petit caniche blanc dont l’une des pattes était
ensanglantée. Les enfants riaient: «Comme il
est laid! As-tu vu s’il est sale»! Quelques-uns
lui lançaient des pierres. D’autres s’approchaient
brusquement de lui pour le terroriser encore
plus.
Denia avait vu
les yeux du chien qui la regardaient: «Au secours
Denia! Je t’en supplie aide-moi! Je suis un
bon chien, je n’ai rien fait pour que cela
m’arrive. Pourquoi suis-je devenu le point
de mire de tous ces enfants? J’ai mal. J’ai
peur! Ils vont me tuer si tu ne fais rien.»
Denia aussi avait
peur en regardant les enfants. Elle avait aussi
vu leurs yeux. Des yeux qui ne voyaient pas.
Ils se voyaient seulement. Le plaisir de dominer,
la jouissance de la puissance se paient du
prix de la haine et du mépris. Et les autres,
incapables d’en faire autant, vivaient ces
sensations par procuration avec des sourires
niais. Dans les yeux de ceux-là, Denia ne voyait
rien. Juste une autre sorte de mort peut-être.
Ses petites jambes étaient
toutes molles, mais une poussée d’adrénaline
lui permit de courir sans arrêt jusque chez
sa grand-mère qui lui donnait à dîner. Un havre
de paix où ça sentait bon le beurre chauffé et
le tabac à pipe du grand-père qui lisait le
journal pendant que sa grand-mère, elle, s’affairait
pour que le repas soit prêt à temps. L’école
recommençait à 12h45...
Denia avait pleuré longtemps,
muette et inconsolable. Puis, elle avait mangé et
marché pour retourner à l’école, les paupières
gonflées, suçant le bonbon que sa grand-mère
lui avait donné pour la réconforter. Elle n’avait
trouvé rien d’autre, la grand-maman de Denia.
Pauvres enfants, ils font tout un gros malheur
avec un rien...
La
peur de soi.
MIROIR
chose inouïe,
c’est au-dedans de soi qu’il faut regarder
le dehors. Le profond miroir sombre est au
fond de l’homme. Là est le clair-obscur terrible...
c’est plus que l’image, c’est le simulacre,
et dans le simulacre il y a du spectre...
En nous penchant sur ce puits... nous y apercevons à une
distance d’abîme, dans un cercle étroit le
monde immense.
—Victor Hugo cité dans
Durand (1992, 237)
Se pourrait-il
que chaque individu se sente tellement différent
des autres? Denia, depuis qu’elle était toute
jeune, elle, se sentait ainsi. Tellement autrement.
Plus sensible, plus à l’écoute, plus fragile
et plus forte à la fois que les autres. Elle était
fortement attirée par les autres, mais les
craignait aussi parfois.
Denia se sentait
tellement différente parce que lorsqu’elle
tentait d’expliquer ou de raconter aux autres
comment elle était, comment elle avait vécu
telle ou telle expérience, les autres ne semblaient
pas avoir de références communes aux siennes.
Peut-être son frère était-il celui dont elle
se sentait le plus près, non pas qu’ils discutaient
beaucoup ensemble; elle avait l’impression
qu’il savait...Qu’il était beaucoup comme elle.
C’est pour cela
qu’elle n’avait jamais parlé à personne de
son miroir. Mais, ce jour-là, elle eut envie
d’en parler à un ami qui venait tout juste
de lui raconter une sensation de vide terrifiant
qu’il avait déjà éprouvée. Elle le raconta
ainsi. Émue, la voix tremblante, elle était
anxieuse de voir s’il allait comprendre.
«Je me regardais,
d’abord négligemment, dans un miroir, puis
je me mirais soudainement droit dans les yeux.
Et là, je me sentais partir ailleurs, entraînée
malgré moi dans une autre que moi. Je ne me
reconnaissais plus. Mon visage devenait étranger.
Je n’étais plus dans ce corps. Qui est-ce?
me disais-je. Que fait-elle là? D’où vient-elle?
Où va-t-elle? Un vertige douloureux me prenait.
Si je me laissais aller, pensais-je, je ne
pourrais peut-être plus jamais revenir. J’essayais
alors de penser à ceux que j’aimais le plus,
mon père, ma mère, mon frère, pour m’accrocher à quelque
chose de cette vie. Mais eux aussi étaient
aspirés par le miroir. Rien à faire. Il allait
vraiment tout me prendre. M’avaler. Jamais
un seul instant je n’ai pensé à lui céder.
J’étais terrorisée. Étourdi, pris de nausée,
mon corps me criait de cesser. Alors, je fermais
les yeux, je me secouais pour me sauver du
miroir maudit. Miroir d’un vide terrifiant.
Une glace qui me donnait froid dans le dos.
Après ce voyage au pays du nul, seule la musique
pouvait m’apaiser. Écouter la musique que j’aimais
me ramenait à la vie. Laquelle? Je ne le savais
plus très bien. Soulagée quand même, je respirais
plus lentement.»
Voilà, c’était
cela le miroir de Denia. Pour autant que ses
mots pouvaient traduire ce qui se sent plutôt
que ce qui peut s’expliquer et se comprendre.
Elle éprouvait un certain malaise d’avoir raconté tout
cela. Mais quand son ami reprit la parole pour
lui dire comment son vide à lui était différent
du sien, elle eut du mal à l’écouter. Elle
se sentait bien, délivrée. Après, elle en reparla
de plus en plus souvent. Recueillant, à chaque
fois qu’elle en parlait, le témoignage des
diverses expériences des autres. Elle se sentait
moins seule et moins différente.
Quant à son expérience à elle,
on lui fit remarquer notamment que sa perception
de l’Autre comportait peut-être une valeur
négative (contrairement à ce qu’elle pouvait
en penser). Que l’Autre serait un Un,
comme elle, mais en négatif, inversé dans le
miroir; donc un -Un. Que le miroir refléterait alors le vide, le «pays du nul», et ainsi l’opposé de l’Un. Alors,
la glace réalisait l’opération suivante: Un
+ (-Un) = 0, Denia + Autre = Nadie (personne)
. Denia refuserait peut-être l’Autre tant qu’elle
serait neutralisée par l’Autre.
Denia, d’abord
choquée par cette hypothèse, en devint de plus
en plus troublée. Elle se mit à réfléchir sur
des épisodes de sa vie où elle aurait pu ressentir
cette annulation. Elle en trouva. Elle chercha
aussi d’autres moments, d’autres personnes,
d’autres états qui lui auraient permis de survivre à l’annulation,
de continuer à être attirée par l’Autre, les
autres, et de vouloir les aimer et s’unir à eux…Elle
en trouva aussi.
Alors si, plutôt
que de se mirer dans la glace, elle la tournait
vers l’intérieur d’elle-même, peut-être y trouverait-elle
un lieu d’union avec les autres? Ce serait
donc du miroir tourné vers l’intérieur qu’apparaîtrait
l’envers du paraître, lui avait-on dit.
Elle
vient enfin de comprendre par son attention
soutenue aux expériences et par ces mots de
Denis Vasse que : «Le sujet n’est pas le
Moi, soit cet ensemble d’images [de reflets]
dans lesquelles Je s’aliène (images du Maître,
de l’adulte mature, images du «bon» et du «mauvais» élève,
etc.). Le surgissement du sujet, nous le pointons
dans le mouvement de dégagement, d’ex-sistence
qui brise l’ordre des enfermements imaginaires;
il est corrélatif au risque de «se perdre»; à la
perte de «ce qu’on croit posséder dans la représentation
de l’image de soi, fût-elle, cette image, la
plus hideuse, la plus dérisoire... ou la plus
triomphale» (Vasse,
cité dans Imbert, 1987, 71).
Une puissante force créatrice de changement émane de cet acte de se
dire et celui-ci devient en lui-même acte éducatif.
De là, l’actrice engagée dans l’écriture du
scénario ne peut plus ignorer les liens entre
cet apport expérientiel et le travail de réflexion
amorcé dans la recherche. La question du sens
sur laquelle s’élaborent la réflexion et l’expérience éthique
ne peut être traitée en dehors du sujet lui-même.
L’approche autobiographique a donc constitué cet
espace de création, cet espace possible pour
l’émergence d’un sujet, et elle m’apparaît
une avenue prometteuse pour développer la dimension éthique
de la formation des maîtres; à condition que
les formateurs eux-mêmes sachent habiter cet
espace... Aussi, pour mieux y habiter moi-même,
je m’interroge sur les liens entre ma difficulté de
passer de la morale à l’éthique, et sur le
silence et la peur que j’ai rencontrés dans
mon histoire.
«Vivant et vrai»
Quatrième tour de piste: Une voie de passage de la morale vers
l’éthique: la parole et le désir
Mon travail d’aller-retour entre l’écriture autobiographique dans
une perspective phénoménologique et le travail
d’interprétation de cette histoire dans une
herméneutique multiréférentielle m’a menée à voir
qu’au plan théorique, le passage de la morale à l’éthique
se joue essentiellement dans l’accès pour un
sujet à un désir et à une parole. Comment ce
passage vers l’éthique pourrait-il s’effectuer
en contexte de formation à l’enseignement?
À l’égard de la formation éthique, Abraham
(1999), Gohier (1997) et Malet (1998) proposent
un travail sur l’identité personnelle et professionnelle.
Rohart propose des structures simples et ouvertes
d’accueil, de discussion et de confrontation
des expériences de chacun; une formation centrée
sur la personne de l’enseignant et préoccupée
de faire naître un sentiment de sécurité et
de confiance en soi et en sa fonction; des
sentiments essentiels à la réflexion éthique
(1992).
Une
telle formation centrée sur le «processus»singulier
d’un sujet en constitution doit s’inscrire
dans un espace clinique compris comme «accompagnement
d’une personne en quête du sens de son expérience» (Renaud,
1997, 158). Cette approche impose un enracinement
et une direction dans le mouvement de subjectivation,
par une logique qui s’oppose à des stratégies
d’intervention fondées sur l’objectivisme technologique
et par une intersubjectivité constitutive de
la démarche. L’approche clinique implique donc
que le formateur et le formé soient engagés
dans une véritable praxis (Imbert, 1987). Il s’agit d’un «travail constant sur soi à partir
de sa propre reconnaissance comme sujet inscrit
dans une finitude et ouvert à l’activité incessante
d’un questionnement fondé sur la reconnaissance
de l’autre comme sujet» (Renaud,
158-159).
Selon Rohart, l’une des premières obligations éthiques
de l’enseignant est de “ prendre soin
de soi ” (1992, 43). Cela parce que “ Le
choix d’éduquer ” prend
appui dans nos dynamiques personnelles, entre
nos angoisses et nos rêves (Legendre,
1995). Avoir une idée plus précise du pourquoi
de nos engagements et de nos actions envers
nous-mêmes et envers les autres (Legendre,
1983), être plus au clair sur les forces profondes
qui nous animent, les relations que nous entretenons
avec autrui, les influences que nous recevons
et que nous pouvons exercer (André, 1992, .25),
comprendre ce qui se trame dans le métier d’éduquer
et identifier ce sur quoi il peut prendre appui
dans nos dynamiques personnelles (Meirieu,
1991, 19) constituent des “obligations éthiques” pour
les enseignants.
Ce travail sur soi ne garantit pas l’édification
du sujet éthique mais en ouvre les possibilités.
Le soi présuppose une connaissance suffisante
de soi-même pour se considérer comme une personne
autonome et distincte à l’intérieur de sa collectivité.
Cette connaissance procure généralement aux
individus une assurance suffisante pour entrer
en contact et avoir de bonnes relations avec
les autres. Car c’est avec les autres et avec
le monde que nous nous construisons et la véritable
conscience de soi, qui est à distinguer du
moi dans le registre psychologique, oblige
l’individu à sortir d’un repliement sur lui-même
afin d’aller rencontrer l’autre (Boivert et
Olivier, 2000, 7). Cette idée est d’ailleurs
illustrée par Beaudouin qui propose deux rendez-vous
inévitables dans le questionnement éthique:
le premier étant le rapport à soi, qui se médiatise
par l’estime de soi, et le second étant le
rapport à l’autre, s’exprimant par la sollicitude
(1994, 25).
C’est dans cette dynamique complexe que peut
advenir un sujet éthique, particulièrement
ici un éducateur préoccupé par la question éthique.
S’aimer un tant soit peu, croire en son métier,
se constituer en modèle viable d’homme, se
situer lucidement au sein des mécanismes complexes
de la relation éducative, rester en contact
intime avec soi-même sans tomber dans le piège
de la complaisance narcissique constituent
des réponses pour chacun à la question de l’éthique
par ses actes et sa façon d’être (Rohart, 1992,
43).
Mais comment avoir accès pour soi-même à sa parole (tue) et à son
désir (caché)? Comment devenir «vivant et vrai»?
RAGE
Il y a en moi
cette crise existentielle à dénouer. Une rage
tue, une rage qui tue si elle ne finit pas
par s’exprimer. Son existence n’est pas nouvelle.
Elle est là depuis je ne sais combien d’années;
je suis enragée par en-dedans depuis que j’ai
conscience de moi-même, je pense. Mais je n’en
avais pas conscience.
Pourquoi j’en
fais une crise existentielle aujourd’hui d’abord?
Parce que je
réalise que tant que je n’accepterai pas, de
un, l’existence même de cette rage, de deux,
la nécessité d’en faire quelque chose, et,
de trois, de le faire, je ne pourrai plus avancer.
J’ai souvent
exprimé ma déception, ma douleur, mon mal à l’âme
face au «mal-dans-la-vie». Mais mon rapport à ce
mal fait que, si j’exprimais ma rage face à son
existence et à ses acteurs, je devenais «mauvaise» à mon
tour.
Mais est-ce que
je me tairai, est-ce que j’accumulerai, j’entreposerai à l’infini?
Non. Je sais,
ou plutôt j’ai senti depuis que je suis la
mère de Frédéric, que la première façon d’aimer
est ce pouvoir, est d’exercer ce pouvoir sur
soi et sur le monde, de dire Je et donc parfois
de dire Non. J’ai appris à le dire pour lui
qui était en moi, puis, j’ai appris tant de
choses sur moi-même.
Dire sa révolte,
son désaccord, sa réprobation, son inconfort,
sa déception, sa peine, sa colère, sa haine...Oui,
s’accorder parfois soi-même le droit d’être
méchant...Ce côté sombre, cette ombre de soi
aussi, le dire pour exister.
Que la gentillesse,
la délicatesse, la politesse, le respect soient
des choix pour être vrai. Et non des obligations
pour éviter l’affrontement, par peur de rencontrer
l’autre, l’altérité, par peur de ne pas être
aimé.
Je n’en peux
plus. J’étouffe.
C’est la première
fois que je le dis aussi clairement. Ou, du
moins, que j’en prends conscience avec une
telle intensité.
À force d’être
bonne, d’être fine, d’être correcte avec tout
le monde, je ne sais plus ce que j’aime, ce
que je veux. À la limite, je ne sais même plus
qui je suis.
Je veux donc commencer à partir d’aujourd’hui à rencontrer
cet autre moi-même. Cette ombre de moi-même
qui peut-être m’aidera à me rendre véritablement à l’autre,
aux autres, sans en avoir peur.
«Comme on imagine les anges et non
comme sont les reflets»
Cinquième tour de piste: L’ombre ou le lieu de la parole tue et
du désir caché
Ce n’est pas en regardant la lumière que
l’on devient lumineux, mais en plongeant
dans son obscurité.
—Carl G. Jung
Le travail d’analyse conceptuelle lié à l’écriture autobiographique
m’a menée vers mon «ombre »,
c’est-à-dire ce que les héritiers jungiens
définissent par «tout ce que nous avons
refoulé dans l’inconscient par crainte d’être
rejeté par les personnes qui ont joué un rôle
déterminant dans notre éducation» (Monbourquette,
1997, 11).
L’écriture
m’a permis de comprendre que ma propre structure
morale s’est construite sur un fond affectif
d’abord familial, puis institutionnel, social
et même professionnel, où je percevais les
enjeux ainsi: «Si tu es obéissante et que
tu fais ce que je veux, comme je le veux, je
vais t’aimer. Autrement, je pourrais te retirer
mon amour». Je
souligne tout de suite que c’est une perception
que j’avais et que ce n’était pas nécessairement
une réalité...D’où ma peur irrationnelle des
remises en question, des affrontements ou des
confrontations, avec toute forme d’autorité,
mais aussi finalement (et peut-être par conséquence),
je le réalise aujourd’hui, avec n’importe qui...d’autre.
L’engagement éthique,
on l’a vu, exige une mise à distance face à la
morale et implique parfois d’affronter et de
dépasser cette morale. Elle comporte donc des
démarches extrêmement pénibles pour des personnes
qui, comme moi, ont façonné leur identité et
leur mode de relation dans la peur de déplaire
aux autres (de les choquer ou de les blesser),
même quand ils font ce qu’ils pensent être
bien. Cela parce qu’ils ont peur ainsi de perdre
l’amour, d’être exclus, d’être isolés, mais également
parce qu’ils seraient ainsi forcés à travailler à leur
propre identité. C’est-à-dire qu’en agissant
selon leur propre conscience et non seulement
selon les normes en vigueur, plus rien (ou
presque) n’est défini à l’avance. Ils doivent
retrouver en eux le sujet désirant et parlant,
capable de s’inscrire dans le registre de la
Loi (interdits du meurtre, de l’inceste et
du mensonge; Imbert, 1987; Simon, 1985, 1993),
capable de risquer cette nouvelle liberté et,
ainsi, capable d’auto-création incessante en
relation véritable avec l’autre et les autres.
J’avais
donc cette peur véritable des autres et surtout
de moi-même.
Comme
on l’affirmait avec Rohart (1992) précédemment,
une des premières obligations éthiques pour
un enseignant est de «prendre soin de soi» en échappant
aux injonctions d’un Sur-Moi tyrannique ainsi
qu’au «calvaire» d’une culpabilité récurrente
et paralysante...Et cela, bien sûr, sans tomber
dans la complaisance narcissique. Alors voilà certainement
un premier pas à effectuer pour réussir ce
passage tellement problématique.
Qui
est donc ce Sur-Moi tyrannique? (Un miroir
qui reflète l’image du Moi-maître.) Qui se
cache donc derrière lui? (Tout ce qui a été refoulé dans
mon inconscient de peur d’être rejetée par
les personnes qui ont joué un rôle significatif
dans mon éducation.) Qui donc pourrait émerger
de cette rencontre? (Un être ayant réussi à transcender
les dichotomies et ainsi retrouvé sa parole
et son désir singuliers; un véritable sujet.)
J’ai longtemps cherché le tyran à l’extérieur
de moi-même. Il était dans toutes les figures
d’autorité, dans les règles et les normes en
vigueur, auxquelles je tentais de me conformer
le mieux possible; ma réussite se mesurant
dans la réduction de l’écart entre moi et elles.
La récompense étant supposée être la reconnaissance
et l’amour des autres. Mais plus j’avançais,
plus je réalisais que ni le tyran ni les autres
ne semblaient me considérer ou m’aimer davantage
suite à mes «performances », à la belle
Image que je leur renvoyais. Que malgré les
sacrifices que je m’imposais, mes gestes, mes
comportements, mes attitudes étaient pris pour
acquis, pour «normaux». Toutes les indignations
(les paroles tues) et les peurs (les désirs
cachés) qui m’habitaient pour faire et pour être
comme les autres afin d’être aimée étaient
en train de me ronger pour rien!!! J’avais
sacrifié le sujet en moi pour être aimée et
voilà qu’on ne m’aimait pas plus pour cela,
et voilà, surtout, qu’on ne m’aimait pas pour
moi et que j’étais en train de ne plus m’aimer
moi-même ne sachant plus qui j’étais et, ainsi,
mourant à petit feu...
Heureusement, sur mon chemin, j’ai rencontré des gens qui m’ont aidée à m’en
apercevoir...Mais ce n’est pas tout de s’en
apercevoir! Pour permettre le retour au sujet,
pour retrouver qui je suis, j’avais besoin
de trouver une porte d’entrée. Il ne m’aura
fallu qu’une toute petite lecture sur le concept
typiquement jungien de l’«ombre» pour comprendre
que je venais de trouver là une clé maîtresse.
Voilà le lieu où je devais me rendre pour enfin,
peut-être, me reconstituer en sujet libre,
ou tout au moins, marcher dans cette direction;
le lieu où s’étaient réfugiés ma parole et
mon désir, à l’abri de moi-même. Je serai aujourd’hui
bien forcée de l’admettre... c’était moi, le
pire tyran...
Une fois située dans l’éducation, je comprends par ailleurs, et cela
me rassure, que ma crise n’est pas que ma crise.
Elle est la crise de quiconque veut devenir
acteur de sa propre vie, devenir un sujet libre,
un être éduqué.
Sixième
tour de piste : L’écriture et le corps,
espaces d’intégration de l’ombre
Des
différentes stratégies proposées pour réintégrer
son ombre, deux constantes se dégagent en accord
avec la pensée de Jung, selon lequel il y a à faire
d’abord un travail d’ordre psychologique, et
ensuite, d’ordre spirituel. Premièrement, il
faut présenter le matériau psychique au Soi;
ce qui implique donc que le moi conscient étale
devant le Soi «les éléments opposés de sa
personnalité, c’est-à-dire une facette d’ombre
couplée avec une facette de l’ego-idéal (persona) [...]
Le travail conscient volontaire se limite donc à la
première étape»(Monbourquette,
1997, 111). Ensuite, et cela devient plus difficile,
laisser le Soi l’organiser. Lui demander d’exercer
sa force d’intégration: « [...] le moi conscient
fait confiance au pouvoir d’intégration du
Soi et le charge de réaliser la «complexification»ou
l’harmonisation des qualités ou traits opposés
de la personne par la médiation d’un symbole
unificateur» (1997, 111).
Le
travail menant au discernement et à l’assimilation
des grandes énergies contenues dans l’ombre
est de longue haleine. «Seul cherche à tout
prix les solutions nécessaires l’homme conscient
de son Être essentiel opprimé,» dira
Dürckheim (1978, 64). Mais le refus de cet
appel vers son Être essentiel, de son accueil
et de la responsabilité de travail sur soi
qu’il impose mène l’homme à tomber dans le «sommeil.»
Cette
expérience de l’Être essentiel, cette émancipation
de l’homme en son essence, mène vers l’expérience
mystique d’une prise de conscience de l’immanence
du Christ en nous, vers l’expérience de l’unité,
vers l’intime conscience de participer au Tout
qui embrasse l’univers, au tout créateur et
libérateur manifesté en chacun de ses éléments
(Dürckheim, 1978, 64).
Cette
unité que je recherchais dans la conformité à la
norme, à l’usage, aux habitudes et qui ne m’apportait
pas la paix, ni l’espace d’émancipation...Cette
unité-là, dont j’exprimais le besoin essentiel
au tout début de ma recherche, c’est elle qui
relie tout en forçant l’émergence des énergies
individuelles créatrices...Je pense que je
commence à comprendre.
Présenter le matériau psychique au Soi.
La petite fille du Chiapas
Cette semaine,
j’ai vu une partie de mon ombre incarnée...
Je la décris.
Une jeune fille affichant à peine le début
de la vingtaine est reçue en entrevue dans
une importante émission d’information. Elle
est fâchée, elle est révoltée et elle le dit,
et elle l’agit, et elle le vit.
Elle vient tout
juste d’être expulsée de la région du Chiapas
par le gouvernement mexicain. Elle s’y était
rendue en tant qu’observatrice du respect des
droits de la personne parce que les relations
entre les autochtones et les autorités mexicaines
y sont très tendues, voire même explosives.
Il y aurait eu des massacres de villageois
par les forces policières ou militaires mexicaines.
Il y a eu cette fameuse prise d’otages à l’ambassade
japonaise, dont on se souvient, et de l’événement,
et du dénouement... Il y a le silence complice
du gouvernement canadien qui refusait l’envoi
d’observateurs, pris entre la promotion des
droits de la personne et l’ALENA...
Cette jeune fille
donc représente exactement une grande partie
de mon ombre: cette personne qui répond à un
appel à agir selon ses convictions, ce courage
d’y répondre malgré peut-être la désapprobation
familiale, mais aussi sociale et politique.
Malgré les dangers réels encourus, elle y est
allée parce que profondément convaincue que
sa petite présence, que sa petite action pouvaient
venir en aide à des gens opprimés. J’ai vu
sa candeur, j’ai entendu sa naïveté, son manque
de cohérence, sa prétention, son impertinence
même...Tout ce que ça prend aussi pour agir
de la sorte... Mais j’ai senti son courage,
sa sincérité, son urgence, sa vitalité, son
désir... Elle aura toute sa vie pour analyser.
Il ne s’agit pas ici de déterminer si cette
action est pertinente ou non. Si elle a pu être
utilisée par des acteurs dont les objectifs
sont moins nobles que les siens. L’idée n’est
pas d’analyser ses ombres à elle. Aussi évidentes
puissent-elles m’apparaître.
Non l’idée ici
est de vous présenter quelqu’un qui représente
une grande part de mon ombre. Une part de moi
qui s’est tue et qui s’est immobilisée devant
la peur; la peur de se tromper, la peur de
déplaire, la peur de faire peur, la peur de
faire de la peine, la peur d’inquiéter, la
peur d’être déçue, la peur de me faire faire
mal, la peur de rencontrer des gens extraordinairement
intéressants, marginaux, engagés et de constater
que ça fait sens. La peur de devenir comme
eux, ou d’y échouer. La peur de mourir. La
peur de vivre.
Je dirais que
l’amitié m’a permis de rencontrer mon ombre,
de m’éduquer.
Cette rencontre
avec l’autre
Cette rencontre
se traduisant par
cette rencontre-là m’a
aussi menée vers l’inconnu, la souffrance,
la douleur, l’absurde; mais comme elle m’a
aussi permis de m’en sortir, cette rencontre-là m’a
donc éduquée.
Rien en fait
n’aurait pu indiquer que cette amitié prendrait
autant de sens pour moi. En fait, tout, ou
presque tout, nous séparait! Ce qui a fait
que nous avons su, au premier moment de notre
rencontre, que nous pouvions nous faire une
confiance absolue relève davantage des mystères
de l’âme que des affinités.
Elle extravertie,
moi effacée
Elle rieuse,
moi mélodramatique
Elle sûre d’elle,
moi hésitante
Elle effrontée,
moi polie
Elle fonceuse,
moi timide
Elle défiant
l’autorité, moi la craignant, la glorifiant
Elle communautaire,
moi individualiste
Elle engagée,
moi dégagée
Elle maternelle,
moi enfantine
Elle ouverte,
moi exclusive
Mon ombre! Voilà!
Elle, ma tendre, ma chère amie: mon OMBRE!
Comment ai-je pu ne pas voir avant ce qui me
crève les yeux aujourd’hui? Voilà pourquoi
ma rencontre avec cette chère amie m’a tant
permis de grandir...Elle est mon ombre blanche!
Elle représente tout ce qui est opposé à ce
que je suis devenue, mais que j’aurais voulu être...
Tout ce que je valorise, mais que je ne me
permets pas, par peur de déranger, de déroger.
Je sais maintenant que je prenais contact avec
mon ombre blanche en cette lumineuse femme
sombre...
Au cours des
premières semaines de notre amitié, nous sommes
devenues des complices de travail. Mais, rapidement,
nous avons trouvé en l’autre une confidente
de tous les bleus, de toutes les couleurs de
nos âmes. Nous nous éclairions. Puis on riait
tellement. Ça me faisait tellement de bien
de rire...
Un matin, elle
me téléphone pour me dire qu’un coup d’état
s’est produit chez elle, où sont demeurés son
mari et ses enfants. Jamais à ce moment nous
ne pouvions deviner l’ampleur que prendraient
les événements et de ce qu’ils nous feraient
vivre. À nous et à des centaines de milliers
d’autres personnes!
Sans elle, je
n’aurais pas eu accès direct à de tels événements
(qui se déroulent si loin) et à l’absurdité qui
s’en dégage (si près qu’on ne pourrait le croire...).
Puante odeur d’absurdité...
Mon ombre blanche
m’a donc entraînée dans cet univers de guerre,
de haine, de complot, de vengeance, de trahison
de mensonge, de feu, de sang et de je ne sais
quoi encore (mon ombre noire). J’y ai consenti.
Je ne pouvais ignorer, je ne pouvais la laisser
seule. Mieux valait s’y perdre avec elle que
de la savoir seule là-dedans; que de risquer
de la perdre. J’aurais perdu une trop grande
partie de moi-même.
Tous les événements
et les émotions se sont bousculés dans une
suite sans fin et rapide comme l’éclair. La
révolte, le dégoût, l’indignation, la peur,
l’ombre donnent naissance à des souffrances
et à l’impuissance qui peuvent facilement mener à une
torpeur sans attribut.
Nous aurions
pu y laisser notre peau. Mais l’amitié nous
a sauvées. Et quand je parle de nous, je parle
peut-être du monde entier. Cela parce que l’amitié crée
du sens quand il n’y en a plus. Parce qu’elle
est malgré tout quand il n’y a plus rien. Elle
permet de rester constitué en sujet et même
d’évoluer dans les pires circonstances...
À cause de cette
rencontre avec mes ombres blanches, mes ombres
noires, j’ai dû consentir à remettre en question
mes valeurs sûres, à questionner mes ombres
et à chercher la liberté. J’ai commencé une
nouvelle éducation.
Mais j’étais
dorénavant protégée. Je pourrais toujours me
réfugier à l’ombre de l’amitié.
Laisser
le Soi l’organiser.
EXTASE
À la presque
fin de cette étape de ma vie qu’a été la formation à la
recherche dans le cadre de cette maîtrise en éducation,
j’ai vécu une expérience qui a constitué en
fait l’expérience charnière finale de cette étape,
mais l’expérience initiale, justement, d’une
initiation d’un autre ordre. L’initiation à la
vie intérieure. À mon corps, à mon inconscient.
L’ouverture véritable à la transcendance.
Il m’est arrivé souvent
d’exprimer à quel point j’avais la sensation
mentale mais aussi parfois physique qu’une énergie
créatrice voulait, me demandait, me suppliait
presque de laisser émerger. Plus fort parfois,
de jaillir, d’exploser!
Le 27 février
1998, cette énergie ou cet élan vital a fait
son chemin, de mes reins à ma tête, sans qu’aucune
barrière ne puisse l’en empêcher. Une amie
très chère m’avait pris un rendez-vous en fasciathérapie.
Une approche thérapeutique corporelle permettant
de reprendre contact avec son corps mais aussi
avec toute la vie à l’intérieur de soi.
J’étais allée à Rimouski
pour me ressourcer afin de terminer ma maîtrise.
J’avais laissé mon mari seul avec le bébé malade,
la maison et toutes les obligations...C’est à mon
corps défendant que j’ai fini par monter dans
l’autobus. (Faire ça pour moi au détriment
des autres, je me disais. Je suis tellement
indispensable...et si... et si...) Donc je
suis montée dans l’autobus puis, quelques kilomètres
plus loin, je perdais ma voix. Symbole ultime.
J’avais tellement besoin de parler avec mes
amis. Qu’est-ce que ma gorge protégeait? Que
voulais-je taire? Je ne le sais toujours pas
exactement. Disons seulement que c’était sûrement
mon moi idéal qui se protégeait d’une partie
de mon ombre.
Je vais donc
voir cette thérapeute qui décide de traiter
mon cœur. Elle sent qu’il en a besoin. Mon
cœur est bien. C’est presque instantané. Il
se laisse aller, se laisse bercer par cette
main qui lui redonne sa vie propre. Une belle
vie chaude débordante. Je la reconnais. Il
la reconnaît. Mon cœur prend sa place, toute
sa place. Il se libère de ses attaches. Il
bouge. En haut, en bas, à gauche à droite,
en avant, en arrière...Il se libère. C’est
une sensation physique!
Puis la thérapeute
va vers la gorge. Celle qui ne veut plus parler.
Rien à faire. Elle se crispe. S’obstine. Et
là, ma tête reprend le dessus. Je pense, je
rationalise. Et je me fâche contre cette conscience
qui veut encore tout contrôler. La femme me
dit de la laisser faire. Que ma tête est habituée à vouloir
contrôler. Qu’il ne faut pas lui en vouloir.
Au fond, elle fait ça pour me protéger. Accepte-la
comme ça, ta gorge. Aime-la comme ça, me dit-elle.
Dans ma tête je la surnomme la gardienne...
Puis on revient
au cœur. Il se réjouit encore. Il se laisse
aller. Se laisse vivre...Et ma tête se repose.
Elle lui fait confiance. C’est au moins ça,
me dit la femme. Beaucoup de gens ne font même
pas confiance à leur cœur.
Soudainement,
un spasme part du bas de mon dos. Un spasme
extrêmement violent, qui monte jusqu’à ma gorge
pour sortir en un cri, des cris, des pleurs...Ça
reprend et ça me fait peur, mais en même temps ça
me soulage tellement...Tous mes muscles se
contractent, mon corps se braque, se cabre.
C’est un spasme, une énergie d’une autre nature évidemment,
mais d’une force comparable à celle d’un orgasme.
D’ailleurs, j’éprouve une grande pudeur face à cette
expérience, et si j’en parle, si je m’efforce
d’en parler à tous ceux qui en démontrent l’intérêt,
c’est que je crois que ça vaut la peine de
prendre le risque de l’accueil des autres qui à leur
tour pourraient être tentés par l’expérience.
Une expérience pleine. Une expérience de la
vie en soi plus forte que soi si on lui laisse
la moindre petite chance. De toutes façons,
autrement, c’est la mort, d’une manière ou
d’une autre.
Je sors de cette
séance complètement vidée. Moi qui pensais
que ça me remettrait en forme, un massage,
j’ai l’impression que mes jambes ne pourront
pas me porter jusqu’à la voiture!
Au cours de la
semaine qui a suivi, j’ai senti cette énergie
se promener dans mon corps sans que je le veuille
nécessairement. Puis, une fois, je l’ai cherchée.
Elle est venue. J’ai vraiment atteint un état
d’extase. Un peu moins violent cette fois,
mais un peu plus agréable que le spasme de
l’autre fois. Quand j’ai ouvert les yeux, tout
m’apparaissait tellement vivant: les couleurs
des murs, des plantes, du bois, de tous les
objets. Tout était plus beau. Je me sentais
bien, vivante.
Puis mon travail
de maîtrise s’est mis à avancer rapidement,
sans que je ne fasse un effort extraordinaire.
Je ne pourrai
jamais assez remercier mon amie de m’avoir
envoyée là. Jamais non plus cette femme qui
m’a initiée à cette vie intérieure que je cherchais
et pour laquelle j’étais mûre.
Je ne sais pas
comment cette nouvelle expérience va évoluer.
Mais je suis certaine que je ne vais pas reculer.
(...)
Je
suis maintenant convaincue que cette expérience,
liée à tout le travail qui l’avait précédée,
m’aura permis de passer de l’autre côté de
mon miroir...
et les anges?
Dans
ce miroir, je retourne fréquemment me mirer.
Mais il ne peut plus aussi facilement me duper.
L’écriture et la présence à mon corps demeurent
des espaces d’éducation privilégiés pour tenter
de demeurer dans l’acte de m’auto-créer, d’ex-sister, à travers l’auto-création et l’ex-sistence d’un autre/d’autres
sujets. Mais je constate la tension constante
entre la tentation de me fuir, tant dans des
abstractions vers le «haut»que dans les Images
proposées, et le désir de rencontrer. Le réflexe
de tenter de refléter ce que les autres et
les diverses institutions voudraient qu’on
soit plutôt que d’être ce que l’on est vraiment
appelé à devenir demeure bien ancré. Tout autant
que celui d’accorder plus de crédibilité aux
savoirs donnés et «accrédités» qu’aux savoirs
qui émergent de sa propre expérience. Tout
autant d’éléments d’une praxis qui permettent autant aux sujets qu’aux savoirs de demeurer «vivants
et vrais comme on imagine les anges».
BIBLIOGRAPHIE
Abraham, A. (1999). «L’identité professionnelle
des enseignants et ses enjeux.» Dans H. Caglar
(Dir.), Être enseignant un métier impossible?:
Hommage à Ada Abraham (111-121). Paris/Montréal: L’Harmattan/L’Harmattan.
André, J. (1992). «Pour un retour au sujet.» Cahiers
pédagogiques,
(302), 24-25.
Baudoin, J.-M. (1994). «La
réflexion éthique contemporaine». Éducation
permanente, 4 (121), 13-51.
Bégin, L. (1997). «La compétence éthique: une notion à contenu variable.» Dans
M.-P. Desaulniers, F. Jutras, P. Lebuis et
G.A. Legault (Dir.), Les défis éthiques
en éducation (27-37).
Sainte-Foy: Presses de l’Université du Québec.
Boivert, Y. et Olivier, L. (2000) (Dir.). À chacun sa quête. Essais
sur les nouveaux visages de la trancendance.
Sainte-Foy: PUQ.
Bourgeault, G. (1996). «L’éthique, par-delà la mode. Jalons pour une éthique
de la recherche en éducation.» Dans Rousseau,
R., Landry, C. et Isabel, B. (dir.), Éducation,
recherche et considérations éthiques. Monographie no.48. Département des sciences de l’éducation. Rimouski:
Université du Québec à Rimouski, 15-46.
Carré, P., Moisan, A. et Poisson, D. (1997). L’autoformation: Psychopédagogie,
ingénierie, sociologie.
Paris: PUF.
Conseil supérieur de l’éducation, Gouvernement du Québec (1990). Développer
une compétence éthique pour aujourd’hui:
une tâche éducative essentielle. Québec: Gouvernement du Québec.
Daignault, J. (1994). Curriculum : théories et pratiques. Notes de cours non publiées. Université du Québec à Rimouski.
De Villers, G. (1994). «Éthique des pratiques de formation.» Éducation
permanente, 4 (21),
53-61.
Durand, G. (1992). Structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris, Dunod.
Dürckheim, K.G. (1978). Méditer. Pourquoi et
comment. Paris:
Le Courrier du Livre.
Fortin, P. (1993). «Par quel chemin accéder à soi-même?» Essai
sur l’expérience éthique.
Réseaux, (64-65-66), 61-71.
Foucault, M. (1984). L’usage des plaisirs. Paris: Gallimard
Gadamer, H.-G. (1990). «Qu’est-ce que la praxis?:
Les conditions de la raison sociale.» Dans
F. Couturier (Dir.), Herméneutique: traduire-interpréter-agir…(13-49).
Québec : Fidès.
Giroux, A. (1997). «Le modèle éthique: soi-même
devenant un autre.» Dans M.-P. Desaulniers,
F. Jutras, P. Lebuis et G.A. Legault (Dir.), Les
défis éthiques en éducation.
Sainte-Foy: Presses de l’Université du Québec,
171-186.
Gohier, C. (1997). «Éthique et déontologie: l’acte éducatif et la
formation des maîtres professionnellement interpellés.» Dans
M.-P. Desaulniers, F. Jutras, P. Lebuis et
G.A. Legault (Dir.), Les défis éthiques
en éducation. Sainte-Foy: Presses de l’Université du Québec, 191-205.
Gramsi (1984) dans Grand dictionnaire encyclopédique
Larousse. Paris:
Librairie Larousse.
Imbert, F. (1987). La question de l’éthique
dans le champ éducatif: pour une praxis pédagogique
II. Vigneux, France: Matrice éditions.
Imbert, F. (1985). Pour une praxis pédagogique. Vigneux, France: Matrice éditions.
Kant. E. (1967). Fondements de la métaphysique des mœurs. Paris: Delagrave.
Léger, D. (1998). Essai de réintégration de l’ombre dans une praxis éducative.
Mémoire de maîtrise en éducation. Université du
Québec à Rimouski.
Legendre, R. (1983). L’éducation totale. Montréal/Paris: Guérin/ESKA.
Legendre, R. (1995). Entre l’angoisse et le rêve. Montréal/Paris: Guérin/ESKA.
Malet, R. (1998). L’identité en formation: Phénoménologie du devenir
enseignant. Paris/Montréal:
L’Harmattan/ L’Harmattan inc.
Meirieu, P.(1996). Frankenstein pédagogque. Paris: ESF.
Meirieu, P.(1991). Le choix d’éduquer.
Paris: ESF.
MEQ (2001a). La formation à l’enseignement. Les orientations. Les
compétences attendues.
Québec: Gouvernement du Québec.
MEQ (2001b). Programme de formation de l’école québécoise: éducation
préscolaire, enseignement primaire.
Québec: Ministère de l’éducation.
Monbourquette, J. (1997). Apprivoiser son ombre. Novalis.
Morin, L. (1997). «Postmodernité, éthique et formation des maîtres ».
Dans M.-P. Desaulniers, F. Jutras, P. Lebuis
et G.A. Legault (Dir.), Les défis éthiques
en éducation. Sainte-Foy:
Presses de l’Université du Québec,121-149.
Renaud, G. (1997). «L’intervention: de la technique à la clinique
ou de l’objet au sujet », dans L’intervention,
Les savoirs en action, Université de Sherbrooke, GGCÉditions, 139-165.
Ricoeur, P. (1985). «Avant
la loi morale: l’éthique.» Encyclopaedia
Universalis, Supplément II (41-45). Paris.
Ricoeur, P.(1990). Soi-même comme un autre.
Paris: Seuil.
Rohart, J.-D. (1992). «D’abord, réfléchir sur sa pratique.» Cahiers pédagogiques, (302), 34-44.
Roquefort, D. (1995). Le rôle de l’éducateur.
Paris: L’Harmattan.
Simon, R. (1985). «Concept-clés de l’éthique.» Catéchèse,
(98), 9-16.
Simon, R. (1993). Éthique de la responsabilité. Paris: Cerf.
Strike, K.A. et P.L. Ternasky (dir.) (1993). Ethics
for professionnals in education. Perspectives
form preparation and practice.
New York: Teachers College Press.
Turkal, L. (1998). «Quelques conditions d’un agir formateur en histoire
de vie.» Dans Pineau, G. (éd.). Accompagnements
et histoire de vie. Paris/Montréal: L’Harmattan/L’Harmattan inc., 75-83.
UQAM (1993). Politique institutionnelle de
déontologie de la recherche impliquant des
sujets humains. Montréal: UQAM.
van Manen, M. (1990). Researching
lived experience.
London, Ont.: The Althouse Press, 187.
|
Note biographique
Diane Léger termine un doctorat en éducation à l’Université du
Québec à Rimouski. Elle est également
chargée de cours et auxiliaire de recherche au département
des Sciences de l’éducation de cette même
institution. Ses activités de recherche et d’enseignement
sont centrées sur la question éthique dans
le champ éducatif. Selon une approche phénoménologique
et herméneutique, elle s’interroge sur l’éducation éthique
en amont des règles et des codes, sur la question
de la sensibilité inhérente à cette éducation éthique
et sur le difficile passage entre une éducation
morale et une éducation éthique. À partir
d’une théorie de la praxis éducative,
elle cherche à comprendre comment s’identifient
et se solidifient les ancrages d’une préoccupation éthique
authentique dans l’histoire de vie et comment ces
ancrages peuvent s’articulent aux référents
culturels et maintenant professionnels à l’égard
de l’éthique. À cet effet elle investit
le projet personnel de formation, un cadre andragogique
pertinent pour ce type de formation.
About the Author
Diane Léger is completing her doctoral work in
education at the University of Québec at Rimouski.
She both teaches and is a research assistant. Her research
interests are in ethics. Using phenomenological and hermeneutical
approaches she studies the rules and norms upheld in ethics
education, questioning the inherent sensitivity associated
with this domain and highlighting the often difficult
transition form morals to ethics. Praxis-oriented theoretically,
she seeks to understand how authentic ethical preoccupations
link and anchor themselves in life histories, especially
in terms of cultural—and now professional—ethical
reference points. To enhance personal development work
she foregrounds an andragogic intervention framework.
|
|
|
|